Ouganda. Une « violente campagne de répression » s’abat sur les partisans de l’opposition en amont des élections
Les forces de sécurité ougandaises ont pris pour cibles de manière illégale des rassemblements de l'opposition, usant d’une force injustifiée et excessive et procédant à des arrestations arbitraires, et ont soumis certains participant·e·s à des actes de torture et des mauvais traitements, a déclaré Amnistie internationale le 5 janvier 2026.
Elle a recueilli des informations sur des événements au cours desquels des membres des forces de sécurité ont tiré des gaz lacrymogènes sur des foules pacifiques à Kawempe et Iganga, et ont aspergé de gaz poivre et frappé des personnes. Ces actes se sont accompagnés de restrictions injustifiées du droit de circuler librement visant à perturber les rassemblements électoraux de la Plateforme de l'unité nationale (NUP), un parti d'opposition.
En outre, Amnistie internationale a reçu des informations et vérifié des preuves numériques attestant de troubles similaires dans d'autres régions du pays.
« Les autorités ougandaises ont lancé une violente campagne de répression contre l'opposition et ses partisans, rendant extrêmement difficile l'exercice de leurs droits à la liberté d'association et de réunion pacifique, a déclaré Tigere Chagutah, directeur du programme Afrique de l’Est et Afrique australe à Amnistie internationale.
« Elles doivent respecter leurs obligations en matière de droits humains et permettre à l'opposition d'organiser ses rassemblements électoraux sans restrictions injustifiées et sans exposer ses dirigeants et ses partisans à des arrestations, des actes de torture ou des mauvais traitements. »
Selon un témoin, lors du rassemblement de Kawempe le 24 novembre, après l'arrivée de Robert Kyagulanyi Ssentamu, plus connu sous le nom de Bobi Wine, candidat présidentiel de la Plateforme de l'unité nationale (NUP), « la police a lancé des aérosols de gaz lacrymogènes et de gaz poivre pour disperser le rassemblement ». La panique qui s'en est suivie a provoqué une bousculade qui a fait tomber des dizaines de personnes dans un fossé profond situé à proximité. En outre, la police a utilisé des chiens pour intimider la foule, poussé les gens dans un fourgon à coups de crosse de fusil et asséné coups de matraque et de câbles.
Selon un participant au rassemblement de la NUP qui s'est tenu le 28 novembre sur un terrain ferroviaire à Iganga, les militaires ont garé un camion bloquant l'une des sorties avant d'ouvrir le feu sur la foule qui tentait de quitter les lieux par l’unique sortie restante. L’un des participants, Miseach Okello, 35 ans, est décédé dans des circonstances laissant penser à un usage illégal de la force ; on ignore combien de blessés sont à déplorer.
La famille du défunt a déclaré à Amnistie internationale que des membres armés des forces de sécurité ne leur avaient pas permis d'assister à l'autopsie, visiblement pour les empêcher de recueillir des preuves pouvant suggérer qu'il avait été victime d’un homicide illégal. La famille n'a jamais reçu de certificat de décès et n'a pas été informée de la cause de la mort.
« Nul ne devrait mourir uniquement pour avoir exercé ses droits à la liberté d’association ou de réunion pacifique. Il faut diligenter sans délai des enquêtes impartiales et minutieuses sur tous les cas présumés d’usage illégal de la force par les forces de l’ordre, en vue de traduire les responsables présumés en justice, dans le cadre de procès équitables, excluant tout recours à la peine de mort », a déclaré Tigere Chagutah.
À la suite des événements qui se sont déroulés à Kawempe et Iganga, la police ougandaise a justifié ses actes en affirmant que les partisans de l'opposition avaient lancé des pierres sur les policiers et vandalisé leurs véhicules. Cependant, des témoins présents à ces deux rassemblements ont rapporté que la foule était pacifique et portait uniquement le drapeau national ougandais.
En vertu du droit international et des normes afférentes, la police doit toujours recourir en premier lieu à des moyens non violents avant d'employer la force, et en limiter l'usage à ce qui est strictement nécessaire et proportionné. L'utilisation d'armes à feu pour disperser des rassemblements ne répondra jamais à ces conditions et est donc toujours illégale.
Restrictions injustifiées imposées à la liberté de mouvement
Amnistie internationale a vérifié une vidéo filmée à Nwoya le 6 novembre, qui montre des membres des forces de sécurité utiliser des véhicules militaires pour empêcher un candidat de l'opposition et ses partisans de faire campagne.
D’après les personnes interrogées, outre ces méthodes, les forces de sécurité ont aussi fermé des routes et détourné les cortèges de l'opposition vers des itinéraires plus longs sans fournir aucun motif légal. Selon elles, ces restrictions visaient soit à retarder l'arrivée des dirigeants de l'opposition et de leurs partisans sur les lieux de campagne désignés, soit à empêcher purement et simplement la tenue des événements.
Les personnes interrogées ont ajouté que le candidat présidentiel de la NUP n’avait pas pu se rendre sur les lieux de campagne dans d’autres districts.
De telles restrictions ne sont pas autorisées dans le cadre de rassemblements pacifiques. Toute restriction doit avoir un fondement légal, poursuivre un but légitime et être nécessaire et proportionnée.
Arrestations arbitraires, torture et autres mauvais traitements
Selon plusieurs sources, dont la NUP et une organisation indépendante de la société civile, plus de 400 personnes ont été arrêtées pour avoir participé à des rassemblements dans différentes régions du pays ou parce qu’elles étaient considérées comme des partisans de la NUP.
D'après les actes d'accusation consultés par Amnistie internationale, la majorité d’entre elles ont été inculpées de dégradation intentionnelle de biens, obstruction, incitation à la violence et coups et blessures sur des policiers. Bien qu'Amnistie internationale n'ait pas été en mesure d'enquêter sur tous les faits, les éléments disponibles indiquent que, dans certains cas au moins, des personnes ont été placées en détention uniquement parce qu'elles étaient soupçonnées de soutenir la NUP.
Quatre personnes interrogées ayant assisté au rassemblement à Kawempe ou se trouvant à proximité ont déclaré avoir été soumises à des actes de torture ou à d'autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants par la police. D’après leur témoignage, des policiers leur ont asséné des coups de matraque, pulvérisé du gaz poivre dans la bouche et infligé des décharges de Taser ; de nombreuses personnes auraient subi le même traitement.
Peter*, arrêté alors qu'il rentrait chez lui après son travail le 24 novembre, a déclaré avoir été détenu avec d'autres personnes interpellées en marge d'un rassemblement de l'opposition. Ils ont été détenus au poste de police de Mulago pendant trois jours sans pouvoir contacter leurs proches. Du fait des tortures subies, Peter a perdu une dent et a eu un bras cassé. Amnistie internationale a examiné les rapports médicaux le concernant, qui confirment la fracture du bras.
Harrison*, lui aussi arrêté en marge du rassemblement à Kawempe, a indiqué que la police les avait accusés de « déstabiliser le pays ».
Harrison a décrit les actes de torture et les mauvais traitements qu'il a endurés : « Ils ont commencé à nous asperger de gaz poivre et m'ont sorti du véhicule pour me mettre dans un fourgon de police... Il y avait là 20 camarades qui avaient été roués de coups. Ils nous ont conduits au poste de police de Kawempe. »
Maria* a déclaré : « Lorsqu’ils se sont approchés de notre véhicule, ils nous ont administré des décharges de Taser. Ils nous ont séparés et m'ont emmenée dans un autre véhicule où ils ont commencé à me frapper, à coups de matraque. La matraque d'un policier s'est cassée et il a dit à son collègue de lui en donner une autre. Puis ils m'ont demandé : " Tu soutiens toujours Bobi Wine ? " J'ai répondu oui. Alors ils ont recommencé à me frapper. »
« Les autorités ougandaises doivent s’engager à respecter, protéger, promouvoir et concrétiser pleinement les droits humains avant, pendant et après les élections, a déclaré Tigere Chagutah. Elles doivent libérer immédiatement et sans condition toute personne détenue uniquement pour avoir participé à des rassemblements de l'opposition ou en raison de son soutien réel ou présumé à la Plateforme de l'unité nationale (NUP). »