Ouganda. Les autorités doivent enquêter sur les homicides, détentions arbitraires et actes de torture liés aux élections et infligés à des membres et des sympathisant·e·s de l’opposition
Les forces ougandaises de sécurité ont pris pour cible des membres et des sympathisant·e·s du parti d’opposition Plateforme de l'unité nationale (NUP), recourant à une force meurtrière, à la torture et à d’autres formes de mauvais traitements avant, pendant et après les élections générales du 15 janvier, a déclaré Amnistie internationale jeudi 30 avril.
L’organisation a reçu divers signalements indiquant qu’entre les 15 et 18 janvier, les Forces de défense populaires de l’Ouganda et les forces ougandaises de police auraient tué au moins 16 personnes à travers le pays en employant une force illégale. Elles ont par ailleurs soumis des centaines de personnes à des arrestations arbitraires, leur faisant subir des détentions au secret ou les plaçant dans des lieux de détention inconnus. D’autres ont été victimes de mauvais traitements, notamment d’actes s’apparentant à de la torture, durant des arrestations et en détention. Ces violations ont eu pour toile de fond une coupure d’Internet imposée au niveau national par les autorités à peine deux jours avant les élections.
« Trois mois après que les forces de sécurité ont déchaîné une brutalité indescriptible contre le public, personne n’a été amené à rendre des comptes », a déclaré Tigere Chagutah, directeur régional pour l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe à Amnistie internationale.
« Les autorités ougandaises doivent garantir que les allégations relatives aux violations des droits humains attribuées aux forces de sécurité donnent toutes lieu à des enquêtes approfondies, impartiales et efficaces dans les meilleurs délais, et que les policiers présumés responsables répondent de leurs actes.
« Les représentants de l'État soupçonnés d’avoir commis ces violations, y compris ceux qui les ont ordonnées ou autorisées, doivent être suspendus de leurs fonctions dans l’attente des résultats de l’enquête. »
Entre le 5 février et le 21 mars, Amnistie internationale a recueilli les propos de 33 hommes et 15 femmes vivant à Kampala, Rubaga, Luwero, Bulenga, Mityana, Mukono, Rukiga, Mbarara, Luuka, Wakiso, Lira, dans le district de Tororo et dans la région de Busoga.
Les personnes ayant accordé un entretien à l’organisation incluent des proches de personnes semble-t-il tuées par des membres des forces de sécurité, des victimes de blessures par balle, d’actes de torture et d’autres formes de mauvais traitements et d’arrestations arbitraires, ainsi que des témoins et des avocats de personnes soumises à une arrestation arbitraire. Amnistie internationale a vérifié six vidéos et six photos publiées sur les réseaux sociaux ou transmises directement à l’organisation par des sources fiables. Amnesty a également examiné des actes d’inculpation et des déclarations officielles.
Les autorités ougandaises n’ont pas répondu aux demandes de commentaires d’Amnesty.
Recours illégal à la force meurtrière par les forces de sécurité
Amnistie internationale a recueilli des informations sur 10 cas dans lesquels des membres des forces de sécurité semblent avoir recouru à une force meurtrière illégale ayant causé la mort d’au moins sept personnes à Butambala, d’au moins trois à Bulenga, deux à Luwero, et une dans chacune des villes de Rubaga, Nsambya, Mityana et Mukono. Des témoins ont déclaré à Amnistie internationale qu’aucune de ces victimes n’était armée et qu’elles ne représentaient pas de menace immédiate de mort ni de blessure grave pour quiconque.
Amnistie internationale a vérifié les autopsies de six victimes, qui ont toutes indiqué que ces personnes avaient succombé à des blessures par balle. Des proches ont déclaré à Amnistie internationale qu’ils n’avaient pas été autorisés à assister à l’autopsie et que les autorités n’avaient pas ouvert d’enquête sur les décès.
Le soir de l’élection, alors que des agents électoraux de Mwanga Kivumbi, député de l’opposition, se rassemblaient au domicile de celui-ci à Butambala, afin d’y ramener des formulaires de proclamation des résultats, des soldats ont pris d’assaut sa propriété et ont ouvert le feu et tué sept personnes, selon des éléments recueillis par Amnistie internationale. Abbas Byakagaba, l’inspecteur général de la police, a déclaré que les homicides ont eu lieu lorsque plus de 100 personnes présentes au domicile de Mwanga Kivumbi ont essayé d’attaquer un poste de police et un bureau de vote voisins.
Gloria*, dont la mère a été tuée durant ces événements, s’est souvenue avoir vu sa mère s’efforcer de rester en vie, au milieu de personnes blessées par balle. Elle a supplié les soldats d’intervenir, mais l’un d’entre eux a répondu « Si vous sentez que vous êtes en train de mourir, sortez-vous de là. »
Le 15 janvier à Rubaga, Victoria Ndagire, 33 ans, rentrait à pied chez elle avec d’autres personnes après avoir voté, lorsqu’elle a été atteinte par une balle à l’arrière de la tête, la balle ressortant par son œil. Des membres des forces de sécurité arrivés sur les lieux ont affirmé qu’« il aurait pu s’agir d’une pierre ». Des témoins ont déclaré à Amnistie internationale qu’avant cet épisode, ils avaient vu deux fonctionnaires armés à proximité. Selon son autopsie, elle est morte des suites de blessures par balle.
Amnistie internationale a également recueilli des informations sur trois cas de personnes ayant dit avoir été blessées par balle par des individus dont elles pensaient qu’ils appartenaient à la police ou l’armée. Elles ont déclaré avoir été blessées à l’abdomen et aux jambes. Deux sources, qui se trouvaient à l’hôpital national de Mulago à Kampala les 15 et 16 janvier, ont déclaré qu’elles avaient vu au moins 12 autres personnes présentant des blessures par balle, et qu’au moins trois d’entre elles étaient mortes à l’hôpital.
Arrestations arbitraires, disparitions forcées et détentions au secret
Amnistie internationale a recensé 17 cas d’arrestations arbitraires, et plusieurs personnes interrogées ont fourni des informations sur 12 autres individus soumis à des arrestations arbitraires avec elles à Kampala, Masaka, Rukiga, Wakiso, Mbarara, Luuka, Lira et dans la région de Busoga. Les victimes ont été arrêtées sur la base de leur affiliation politique. Dans tous les cas recensés par Amnistie internationale, aucun mandat d’arrêt n’avait été présenté aux victimes, et dans plusieurs cas, elles ont été arrêtées par des individus qui étaient selon elles des membres des forces de sécurité vêtus en civil, qui ne se sont pas identifiés et n’ont pas non plus expliqué le motif de leur arrestation. Des victimes ont signalé que durant leur interrogatoire elles ont été questionnées au sujet de leur affiliation avec la Plateforme de l’unité nationale (NUP) ou de leur soutien à Robert Kyagulanyi (Bobi Wine), le candidat de la NUP à l’élection présidentielle.
Sept personnes ont été détenues au secret pendant des périodes allant de trois jours à sept semaines. Dans au moins quatre de ces cas, la police a nié détenir les victimes, ce qui fait craindre de possibles cas de disparition forcée. Trois victimes ont été incarcérées dans un centre de détention inconnu, semble-t-il dirigé par l’armée.
Des victimes d’arrestations arbitraires ont été inculpées d’« incitation à la violence, de nuisance publique, de conduite dangereuse, de possession d’un registre d’électeurs sans motif raisonnable. » Certaines ont depuis lors été relâchées sous caution, mais la plupart sont toujours incarcérées.
« Les autorités doivent libérer immédiatement et sans condition les personnes maintenues en détention uniquement pour avoir exercé leurs droits. Le droit à un procès équitable pour les personnes soupçonnées d’avoir commis une infraction reconnue par le droit international doit être garanti », a déclaré Tigere Chagutah.
Entre les 12 et 15 janvier, des responsables de la NUP, notamment Jolly Jacklyn Tukamushaba, Lina Zedriga et Bright Muhumuza, ont été soumis à une arrestation arbitraire par des membres armés des forces de sécurité, incarcérés dans un lieu de détention inconnu et inculpés, sans bénéficier d’une assistance juridique, d’une série d’infractions, notamment d’« incitation à la violence » et de « commission d’un acte imprudent et négligent ». Ils n’ont jamais été informés des raisons de leur arrestation, et leurs familles n’ont appris où ils se trouvaient que le 6 février, quand ils ont été traduits en justice devant divers tribunaux.
Buwembo Habib, chargé de la mobilisation nationale au sein de la NUP, a été soumis à une arrestation arbitraire par des hommes armés en civil soupçonnés d’être des soldats, le 10 janvier aux côtés de deux collègues alors qu’ils se rendaient dans la ville de Masaka pour un rassemblement politique. Le 12 janvier, ils ont été inculpés pour nuisance publique, sans aucune assistance juridique.
Le 14 janvier, 40 policiers et soldats sont entrés par la force au domicile de Rodgers Lutaaya, président de la NUP dans le district de Luuka, qui avait rassemblé quelque 200 agents électoraux la veille des élections en vue de leur formation et de leur déploiement.
« Les membres des forces de sécurité sont arrivés à 9 h 30 et nous ont ordonné de nous coucher par terre. Ils se mis à nous frapper avec des bâtons et des câbles », a déclaré une personne qui était présente sur place.
Les forces de l’ordre ont arrêté toutes les personnes présentes au domicile, à l’exception des proches du candidat. Elles ont été emmenées au commissariat central de Kiyunga où elles ont été retenues jusqu’à 17 heures, puis relâchées sans qu’aucune charge ne soit retenue contre elles.
Torture et autres mauvais traitements
Amnistie internationale a interviewé 12 personnes qui ont déclaré avoir été soumises à des actes de torture et d’autres formes de mauvais traitements par des agents des forces de l’ordre pendant leur arrestation ou leur détention. Elles ont dit avoir été frappées à coups de câbles, de bâtons et de matraques. Certaines ont reçu des coups de hache sur les chevilles, tandis que d’autres ont déclaré qu’on les avait pincées avec des tenailles sur différentes parties du corps. Dans trois cas, des rapports médicaux examinés par Amnistie internationale ont confirmé les témoignages des victimes.
Jonathan*, 25 ans, un responsable de l’opposition de la région de Busoga, a expliqué que des soldats l’avaient roué de coups, ainsi que sept de ses collègues, après leur arrestation arbitraire le 15 janvier tandis qu’ils se rendaient à un centre de dépouillement. « L’un d’entre nous a perdu des dents et un autre a perdu un œil. »
Le 27 janvier, Philip*, candidat de la NUP dans le district de Luuka, a été enlevé par quatre hommes appartenant selon lui à l’armée, qui l’ont soumis à une détention au secret pendant une semaine. Il a expliqué : « Quand nous sommes arrivés au centre de détention, les officiers ont demandé mon téléphone et, lorsqu’ils ont vu de nombreux groupes WhatsApp de la NUP, l’un d’eux a déclaré : "Vous êtes les terroristes ici, à Busoga." Ils m’ont attaché les mains et les jambes avec une corde et m’ont roué de coups de canne, me laissant les jambes engourdies. »
D’autres ont été menacés d’exécution pendant leur détention. Steven*, collaborateur d’un député de la NUP représentant Lira, a été sauvagement frappé lorsqu’il a été arrêté avec quatre autres personnes par des membres des forces de sécurité le 26 décembre 2025. Il a été torturé et forcé à « avouer » que le député était en possession d’une arme à feu. « Ils nous ont jetés sur le plancher de la voiture et nous ont dit qu’ils nous emmenaient à la morgue. »
« Nous avions des blessures à la tête et aux mains, des parties du corps tuméfiées et des saignements. Les autorités ne nous ont jamais prodigué de soins médicaux », a déploré Steven*.
Amnistie internationale a visionné une vidéo rendue publique sur les réseaux sociaux le 19 janvier montrant trois hommes en tenue de camouflage, dont l’un portait un fusil, en train de frapper à coups de bâton trois hommes non armés allongés au sol. Deux des hommes au sol portaient des gilets similaires à ceux des agents de la Commission électorale ougandaise.
Amnistie internationale a également vérifié une vidéo publiée sur les réseaux sociaux le 27 janvier, montrant cinq hommes vêtus de l’uniforme de la police ougandaise aux côtés d’hommes en civil, en train de donner des coups de bâton à une personne à Nyanama, dans la division de Lubaga.
Les agissements observés dans ces deux vidéos constituent des actes de torture et d’autres formes de mauvais traitements.
Conditions de détention inhumaines
Certaines des personnes arrêtées ont déclaré avoir été soumises à des traitements inhumains dans un lieu de détention inconnu.
Trois membres de la NUP ont déclaré qu’on ne leur avait donné aucune tenue de rechange pendant plus de trois semaines de détention, et qu’ils avaient été contraints d’utiliser un drap portant l’insigne des Forces de défense populaires de l’Ouganda comme serviette et en guise de vêtements. Ils ont signalé que les gardiens leur apportaient de la nourriture de manière irrégulière et leur ont refusé l’accès à des soins médicaux ou à la lumière du soleil pendant toute la durée de leur détention.
D’autres détenu·e·s incarcérés dans les prisons principales de Lira et de Luzira, ainsi qu'à la prison pour femmes de Luzira, ont également fait état d’une surpopulation extrême, en particulier pendant la période électorale.
Steven*, qui était en détention provisoire à la prison centrale de Lira, a déclaré : « Cinq personnes peuvent s’allonger sur vous. On ne dort que sur un côté jusqu’au matin. Ils vous donnent à manger une fois par jour, vers midi. »
« Les autorités ougandaises ont l’obligation, en vertu du droit international, de veiller à ce que personne ne soit victime d’arrestations arbitraires, de disparitions forcées, et de torture ou d’autres mauvais traitements, et de garantir que toute allégation de ce type donne lieu à une enquête et des poursuites dans le cadre de procédures équitables, et que les victimes bénéficient de recours efficaces », a déclaré Tigere Chagutah.
* Les noms ont été modifiés pour protéger l’identité des personnes ayant accordé un entretien.