• 12 Mar 2026
  • Liban
  • Communiqué de presse

Liban. Les frappes aériennes israéliennes contre l’institution financière Al Qard al Hassan doivent faire l’objet d’enquêtes en tant que crimes de guerre

Les frappes aériennes israéliennes contre des sites liés à Al Qard al Hassan, une institution financière à but non lucratif associée au Hezbollah, doivent faire l'objet d’enquêtes en tant que crimes de guerre, car ils ne constituent pas des cibles militaires légitimes au regard du droit international humanitaire, a déclaré Amnistie internationale le 12 mars 2026.

Depuis le 2 mars, l’armée israélienne a annoncé qu’elle ciblerait toutes les agences d’Al Qard al Hassan au Liban et, le 10 mars, a déclaré avoir frappé « environ 30 succursales » au cours de la semaine précédente. De nombreux bureaux d’al Qard al Hassan se trouvent dans des immeubles résidentiels ou dans des quartiers densément peuplés. Les attaques menées dans la banlieue sud de Beyrouth, dans le sud du Liban et dans la plaine de la Békaa, ont détruit des installations qui permettaient à des dizaines de milliers de civils d’accéder à des services financiers, notamment des prêts destinés à payer les frais de scolarité, les dépenses de santé et les véhicules pour se rendre chaque jour au travail.

« À nouveau, l’armée israélienne semble supposer que le fait de désigner quelque chose comme étant affilié au Hezbollah, qu’il s’agisse de professionnel·le·s de santé, de maisons dans des villages frontaliers ou d’institutions financières, en fait une cible. C’est faux, a déclaré Heba Morayef, directrice du programme régional Moyen-Orient et Afrique du Nord d’Amnistie internationale.

« Les allégations de liens financiers ne suffisent pas en soi à transformer un civil ou un bâtiment civil en objectif militaire. La distinction entre objectifs militaires et biens à caractère civil est une pierre angulaire du droit international humanitaire. Le Hezbollah est à la fois un acteur militaire et politique, qui gère également des institutions de services et des associations caritatives employant des civil·e·s.

« Les civil·e·s et les biens à caractère civil ne deviennent pas des cibles légitimes en raison d'une affiliation ou d'un lien présumé. Pourtant, une fois encore, Israël détruit les succursales d'une institution financière qui est une bouée de sauvetage pour des milliers de personnes dans le besoin. Ces attaques sont illégales et doivent faire l'objet d’enquêtes en tant que crimes de guerre. »

Amnistie internationale a examiné les déclarations de l'armée israélienne au sujet de ces attaques, analysé les vidéos concernant quatre sites pris pour cible les 2 et 9 mars, et interrogé 12 personnes issues de divers horizons qui avaient eu recours aux services financiers d’Al Qard al Hassan. Leurs noms ont été remplacés afin de protéger leur vie privée et leur sécurité.

Frapper des infrastructures civiles pour des accusations vagues de « terrorisme »

L’association Al Qard al Hassan est depuis longtemps l’un des principaux fournisseurs de microcrédits du pays. Le gouvernement libanais lui a délivré une licence d'ONG en 1987. Elle ne dispose pas d'une licence de la Banque centrale du Liban pour exercer en tant qu'institution financière. Depuis 2007, elle fait l'objet de sanctions états-uniennes en raison de ses liens avec le Hezbollah. En juillet 2025, la Banque centrale a ordonné aux institutions financières agréées de suspendre toutes les transactions avec les sociétés non agréées par la Banque et soumises à des sanctions étrangères, y compris Al Qard al Hassan.

En vertu du droit international humanitaire, les biens civils, qui englobent les institutions financières, sont protégés. Seuls les objectifs militaires peuvent être pris pour cibles de manière légale ; ils sont strictement limités aux biens qui apportent une contribution effective à l’action militaire et dont la destruction, la capture ou la neutralisation offre, dans les circonstances prévalant à ce moment, un avantage militaire précis.

Amnistie internationale n'a eu connaissance d’aucune preuve fournie par les autorités israéliennes démontrant que les succursales de cette institution financière répondaient à ces critères.

Dans ses communications annonçant les attaques, l'armée israélienne n'a pas affirmé que les bureaux servaient actuellement à contribuer directement à l’action militaire. Le 2 mars, le porte-parole arabophone de l'armée israélienne a écrit sur X qu'Al Qard al Hassan « utilise les dépôts des civils pour fournir des services financiers au Hezbollah et à ses agents à des fins terroristes ». Le 9 mars, il l’a qualifiée d’« infrastructure terroriste » et d’« élément central du financement des activités terroristes du Hezbollah [qui] nuit à l'économie libanaise au service des intérêts iraniens ».

Même si les allégations des autorités israéliennes sont vraies et que le Hezbollah utilise Al Qard al Hassan pour des services financiers, cela ne prive pas ces bâtiments de leur statut protégé en vertu du droit international humanitaire.

« Les États doivent l’affirmer clairement : il est illégal de mener des attaques contre des institutions financières. Le soutien financier ou l'affiliation ne constituent pas des motifs suffisants pour les justifier. D’autant que ces attaques ont de graves répercussions sur les infrastructures civiles et les moyens de subsistance », a déclaré Heba Morayef.

Il s'agit de la troisième vague de frappes de l’armée israélienne contre Al Qard al Hassan. Lors de l'escalade des tensions en 2024, le 21 octobre, l'armée israélienne a assuré avoir ciblé « près de 30 » de ses sites à Beyrouth et dans sa banlieue sud, dans le sud du Liban et dans la plaine de la Békaa. À l'époque, Amnistie internationale avait demandé que ces attaques fassent l'objet d'une enquête en tant que crimes de guerre.

En décembre 2024, après l’instauration d'un cessez-le-feu, Al Qard al Hassan a annoncé la réouverture de 16 succursales à travers le Liban. Après la dernière vague d'attaques, certains bâtiments étaient debout mais n'étaient plus opérationnels.

« Depuis plus de deux ans, l'armée israélienne commet en toute impunité des actes illégaux flagrants au Liban, notamment des séries d'attaques contre des biens à caractère civil. Les États ayant de l’influence sur Israël doivent agir afin que les responsables rendent des comptes, en vue d’en finir avec ce cycle dévastateur de violations des droits humains », a déclaré Heba Morayef.

De multiples attaques, avec ou sans avertissement

Israël a mené deux vagues de frappes contre les succursales d’Al Qard al Hassan les 2 et 9 mars 2026. Le 2 mars, vers 13h55, un porte-parole de l’armée israélienne a annoncé le lancement d’« attaques contre les infrastructures appartenant à Al Qard al Hassan, du Hezbollah » et a ordonné aux habitants dans un rayon de 300 mètres autour de 18 sites identifiés d'évacuer immédiatement les lieux. Entre 13h55 et 14h30, il a publié une série de cartes identifiant chacun des sites ciblés à travers le Liban, ainsi qu’une image regroupant les 18 sites. Des ordres d'évacuation individuels ont été diffusés à destination des habitants de Borj al Barajneh, dans la banlieue sud de Beyrouth, de trois localités à Labweh, Ain Bourday et Housh al Ghanam dans la région de Baalbeck, ainsi que pour d'autres localités à Bednayel et Hermel. D'autres messages ont suivi, émettant des alertes pour des sites à Tyr/Sour, Mashghara, Deir Qanun al Nahr, puis pour des sites à Bint Jbeil, Qana, Maaroub, Nabatieh al Tahta, et enfin pour des sites à Deir al Zahrani, al Sultaniya, Toul et Habboush.

Quelques minutes avant 16 heures ce jour-là, les forces israéliennes ont commencé à frapper ces cibles. À 19h38, le porte-parole a annoncé la fin de l'opération et déclaré qu’elle avait été menée en raison des activités financières d'Al Qard al Hassan en faveur du Hezbollah.

Sur des images vérifiées par le Laboratoire de preuves du programme Réaction aux crises d'Amnistie internationale, on peut voir le moment où une munition larguée par avion tombe sur un immeuble de trois étages dans un quartier résidentiel et commercial de Tyr/Sour, le 2 mars. Sur des vidéos prises ensuite, on peut voir l'immeuble détruit, qui se situait en face d'un centre commercial où plusieurs commerces ont subi des dégâts importants, notamment un grand magasin, des restaurants et une pharmacie.

À moins de deux kilomètres de là, un immeuble de 11 étages abritant une autre succursale d’Al Qard al Hassan a également été détruit. Sur des images vérifiées par Amnistie internationale, on peut voir un tas de décombres et des dégâts causés aux immeubles voisins. Le bâtiment détruit se trouvait en face d'une école primaire. Depuis qu'elles ont diffusé l'ordre d'évacuer en masse quatre grands quartiers de la banlieue sud de Beyrouth le 5 mars – ordre réitéré à plusieurs reprises, notamment le jour même et le 7 mars –, les forces israéliennes ont frappé à plusieurs reprises, jour et nuit, plusieurs quartiers de la banlieue sud de Beyrouth, sans donner d'avertissement précis. Une semaine plus tard, le 9 mars à 8h49, un porte-parole de l’armée israélienne a annoncé de nouvelles frappes contre des succursales d’Al Qard al Hassan, précisant cette fois-ci qu’elles auraient lieu dans la banlieue sud de Beyrouth. Contrairement aux ordres détaillés d’évacuation du 2 mars, le message du 9 mars ne faisait référence qu'à « l'infrastructure terroriste de l'association Al Qard al Hassan » dans la banlieue sud de Beyrouth, sans identifier les sites individuels ni fournir de carte.

Deux heures après cette alerte générale, à 10h50, les forces israéliennes ont lancé une nouvelle vague de frappes aériennes sur la banlieue sud, ciblant plus d'une dizaine de bâtiments, dont ceux qui abritaient Al Qard al Hassan.

Un appui financier essentiel pour une population diverse

Au Liban, nombreux sont ceux qui recourent à des institutions extérieures au système bancaire officiel, notamment Al Qard al Hassan, pour tout un éventail de services financiers. À la suite de l'effondrement financier et économique de 2019, les banques libanaises ont souvent refusé aux gens la possibilité de retirer librement leurs économies, ou ont tout simplement fermé leurs portes.

« Umm Ali », 55 ans, a déclaré à Amnistie internationale qu'elle dépend d’Al Qard al Hassan depuis plus de 27 ans : « J'ai contracté des emprunts pour payer les frais de scolarité de mes enfants et je remboursais environ 44 euros par mois. En cas de nouvelles dépenses, je remboursais un emprunt et j'en contractais un autre, comme de nombreuses familles ayant besoin d’assurer les frais de scolarité de leurs enfants. »

« Mayyada », âgée d'une cinquantaine d'années, utilise les services d’Al Qard al Hassan depuis plus de huit ans. Sa fille a déclaré : « Mon frère a également déposé l'or de sa femme en garantie auprès d’Al Qard al Hassan. Il y a beaucoup de mauvaises rumeurs à leur sujet en ce moment en raison de la situation politique, mais nous n'avons jamais rien perdu avec eux, contrairement aux banques. »

« Nouhad », 61 ans, a emprunté un collier à sa cousine et l'a mis en gage chez Al Qard al Hassan en 2023 afin d'acheter un moteur pour sa machine à coudre, qui était l’unique source de revenus de son foyer : « Sans cet argent, je n'aurais pas pu gagner ma vie, car je n'aurais jamais pu m'offrir le moteur qui coûtait 220 euros. Dans ma région, il n'y a quasiment pas de possibilité de travail, surtout pour les personnes âgées. »

Des personnes extérieures à la communauté chiite font également appel aux services d'Al Qard al Hassan. « Maria », 29 ans, originaire d'un quartier chrétien de classe moyenne, l’a fait pour la première fois en 2023. Elle y a déposé trois chaînes en or cassées et a contracté un petit emprunt : « Nous pensions que nous ne pouvions pas bénéficier de leurs services. Je n'ai réalisé que plus tard que cette option était ouverte à tout le monde. »

De même, un homme de 61 ans originaire de Saïdon/Saïda n’a « découvert que récemment » qu'il pouvait bénéficier des services d'Al Qard al Hassan, « bien qu'il soit sunnite ». Il a ajouté qu'il préférait y recourir car ses prêts sont sans intérêt (l'islam interdit les intérêts).

Complément d’information

Le 2 mars 2026, le Hezbollah a lancé une série d'attaques contre Israël en réaction à l'assassinat du Guide suprême iranien Ali Khamenei dans le cadre de l’offensive conjointe des États-Unis et d’Israël contre l'Iran. L’armée israélienne a alors annoncé sur X que ses forces frappaient des cibles du Hezbollah au Liban dans le cadre de l’opération « Rugissement du lion ». Dans les jours qui ont suivi, Israël a mené des centaines de frappes à travers le pays et diffusé des ordres d'évacuation massive.

Le Hezbollah continue de tirer quotidiennement des roquettes sur Israël. En 2024, Amnistie internationale dénonçait le fait que le Hezbollah avait utilisé à maintes reprises des armes imprécises par nature dans ses attaques contre Israël.

Depuis le 28 février 2026, d’après le suivi des médias israéliens et des chaînes Telegram effectué par Amnistie internationale, au moins 12 victimes civiles ont été signalées en Israël à la suite d'attaques menées par l'Iran. Au 11 mars, l'Unité de gestion des catastrophes du Liban faisait état de 634 morts, dont des enfants, et de 816 700 personnes déplacées.