Monde. Des jeunes s’expriment sur les interdictions visant les réseaux sociaux
Amnistie internationale a récemment réuni un groupe de jeunes venus de différentes régions de la planète au Kenya, afin qu’ils discutent de leurs expériences sur les réseaux sociaux, à l’heure où des gouvernements du monde entier prennent des mesures afin d’interdire les réseaux sociaux aux adolescent·e·s. L’Australie et l’Indonésie ont déjà imposé des restrictions à l’utilisation des réseaux sociaux par les jeunes. Le 15 juin 2026, le Royaume-Uni a annoncé une interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans.
Plus de 40 pays envisagent des mesures de ce type. Ces propositions sont motivées par des préoccupations concernant l’exposition des jeunes à des contenus destinés aux adultes, à du matériel audiovisuel promouvant l’automutilation, aux impacts sur la santé mentale, au cyberharcèlement et à la manipulation psychologique en ligne à des fins sexuelles. Amnistie internationale s’oppose à l’interdiction des réseaux sociaux, parce que cela constitue une solution hâtive et inefficace, en décalage avec les réalités d’une génération numérique. Le moyen le plus efficace de protéger les enfants et les jeunes en ligne est de protéger l’ensemble des personnes utilisant les réseaux sociaux en améliorant la réglementation, en renforçant les lois de protection des données et en perfectionnant la conception des plateformes. Amnistie internationale demande une réglementation des plateformes qui soit solide et applicable, notamment des restrictions concernant le profilage par défaut, les systèmes de recommandation hyper-personnalisés, la lecture automatique, le fil déroulable à l’infini et d’autres fonctionnalités manipulatrices, ainsi qu’un renforcement de la protection de la vie privée et de la sécurité des enfants et adolescent·e·s en ligne.
Voici ce que les jeunes pensent de ces propositions et de la façon dont elles affecteront leurs droits fondamentaux.
Ahmed Dhman - 20 ans, militant étudiant (Maroc)
Que pensez-vous de l’idée d’interdire aux jeunes d’utiliser les réseaux sociaux ?
Je pense que c’est une idée très discutable parce que lorsque nous disons que nous interdisons aux enfants et aux jeunes d’aller sur les réseaux sociaux, cela revient à les traiter comme s’ils étaient incapables de complexité. C’est ironique, parce que nous sommes dans un monde où les jeunes sont censés faire face à la crise économique, à l’instabilité politique, mais pas aux réseaux sociaux.
Que devraient faire les décideurs politiques au lieu d’interdire aux mineur·e·s d’utiliser les réseaux sociaux ?
Interdire les réseaux sociaux n’est pas la solution. Nous n’interdisons pas les livres parce qu’ils contiennent des idées nocives. Nous enseignons la pensée critique. Nous devrions trouver d’autres solutions comme l’enseignement de la culture numérique, le soutien à la santé mentale, des plateformes plus transparentes. L’interdiction est la solution la plus faible, car elle ne consiste pas à bloquer le danger, mais les opportunités.
Johanne Fearnley - 23 ans, militante (Norvège)
Comment les plateformes de réseaux sociaux peuvent-elles être mieux réglementées ?
Nous devons bénéficier de meilleures réglementations de la part des gouvernements, afin d’éviter que la haine exprimée en ligne ne soit amplifiée par des algorithmes. Nous devons veiller à ce que les plateformes de réseaux sociaux éliminent les menaces plus efficacement qu’elles ne le font aujourd’hui. Par exemple, une autre façon de rendre Internet plus sûr pour nos enfants est d’interdire les outils d’intelligence artificielle générative qui enlèvent les habits des gens sur les photos.
Comment utilisez-vous les réseaux sociaux au quotidien ?
Je publie des vidéos sur TikTok dans lesquelles je parle de questions liées aux droits humains. En ce qui me concerne, un grand nombre des gens qui me suivent ont moins de 16 ans. Et je ne serais pas en mesure de leur faire parvenir ces informations si les réseaux sociaux étaient interdits.
Andrea Lauria - 23 ans, militante (Italie)
Que vous faut-il pour vous sentir en sécurité en ligne ?
Je pense que je me sentirais tellement plus en sécurité si le fonctionnement d’Internet était transparent, en particulier les algorithmes. Je pense en particulier à TikTok en ce moment, et aussi à des précautions sur la durée qu’il est sain de passer sur les plateformes de réseaux sociaux. Personne ne nous a appris à utiliser cette plateforme.
Lorsque les adultes arrivent dans nos espaces, nous ne nous sentons pas en sécurité car ils ne sont pas nés avec ces réseaux sociaux. Ils ne savent en fait pas comment les utiliser correctement et en toute sécurité. Ce partage intergénérationnel des espaces pourrait être mieux géré, afin de créer des environnements numériques plus sûrs, en particulier pour les jeunes, mais aussi pour les adultes.
Quel message adresseriez-vous à un décideur politique qui envisage d’interdire les réseaux sociaux aux jeunes ?
Tout d’abord, je dirais faites votre travail parce que je pense qu’ils ont des comptes à rendre, et qu’ils doivent prendre ces décisions avec les jeunes, pas pour les jeunes. Mettez les jeunes en position de leadership pour dire aux responsables comment concevoir ces plateformes numériques. Vous ne pouvez pas concevoir quelque chose si vous ne savez pas ce que veulent les premiers intéressés.
Lewis Ampem-Darko Osae - 23 ans, militant (Ghana)
Que pensez-vous des projets visant à interdire que des jeunes utilisent les réseaux sociaux ?
Je pense que cela a beaucoup plus d’inconvénients que d’avantages, parce que même si nous essayons d’empêcher que les mineur·e·s aient accès à de mauvaises informations, bloquer leur accès à toute l’information peut nuire à leur capacité à réfléchir. Je crois que les grandes entreprises technologiques sont vraiment complices de cette situation, car elles ne prennent pas de mesures suffisantes pour que les gens soient réellement en sécurité sur leurs plateformes.
Comment le gouvernement devrait-il intervenir pour protéger les jeunes en ligne ?
Il existe des lois contre ces choses, mais il n’y a presque aucune application. Il est inutile de créer de nouvelles lois.
L’un des moyens les plus sûrs est de remettre en cause le fonctionnement des grandes entreprises technologiques. Si nous disons « si vous ne respectez pas nos règles, alors nous ne vous autoriserons plus à opérer dans notre pays », les entreprises technologiques vont alors se dire, d’accord, nous gagnons ce montant de dollars chaque année dans ce seul pays grâce à l’utilisation et aux abonnements.
C’est uniquement une question d’argent pour les grandes entreprises technologiques. Lorsque vous parlez leur langue, elles réévaluent et, d’une certaine manière, sont obligées de faire le nécessaire pour s’assurer que les réseaux sociaux soient vraiment sûrs.
Paloma Navarro Candia - 19 ans, militante (Argentine)
Que pensez-vous de l’idée d’interdire aux jeunes d’utiliser les réseaux sociaux ?
Je me souviens que lorsque j’ai commencé à utiliser Internet, l’aspect le plus significatif était de pouvoir parler avec des gens du monde entier et d’avoir des points de vue différents sur différents sujets. Et c’était vraiment important pour moi de ne pas me sentir seule.
J’apprends beaucoup de mes pairs en ligne. Si nous excluons les enfants, nous excluons non seulement la possibilité de se rencontrer, ce qui est très important pour leur développement, mais aussi d’avoir cette possibilité d’échanger des connaissances et de vraiment se nourrir d’autres perspectives du monde entier.
Que doivent faire les gouvernements pour aider à rendre Internet sûr sans interdire son utilisation par les mineur·e·s ?
Les gouvernements doivent considérer les réseaux sociaux comme une extension de leur vie hors ligne, car ils séparent toujours la vie en ligne de la vie hors ligne. Et il s’agit vraiment de la même chose parce que ce qui se passe hors ligne a un impact sur ce qui se passe en ligne.
On nous a promis un avenir numérique et les adultes disent toujours que nous sommes l’avenir, mais nous sommes là. Nous sommes le présent. Nous avons besoin de ces espaces pour nouer des amitiés et être en sécurité en ce moment. Nous sommes la génération du numérique, mais nous avons aussi besoin d’outils. Nous ne devrions pas être laissés de côté.
Appel à l’action
Introduction aux droits des enfants – Académie des droits humains d’Amnistie internationale