• 17 mai 2026
  • International
  • Témoignage

« La famille, le football et la Coupe de la FIFA devraient faire de la place à tout le monde ». Réflexions personnelles d’un responsable associatif trans à Beyrouth

Y* est un homme trans libanais vivant à Beyrouth. Il est chargé d’action sur la justice de genre. Y est également un artiste, auteur et responsable associatif.

Quand j’étais une petite fille, je prenais un malin plaisir à exaspérer mon père pendant la Coupe du monde masculine. Lorsque nous regardions les matchs ensemble, j’acclamais délibérément l’Allemagne, la grande rivale de son bienaimé Brésil, par pure provocation.

Avec chaque Coupe du monde, Beyrouth, la capitale libanaise, se transformait - et c’est toujours le cas - en mosaïque de drapeaux, ornant balcons, devantures de magasins et même voitures. L’Espagne, la France, l’Angleterre, l’Italie, et bien sûr l’Allemagne et le Brésil - les deux équipes aux supporteurs les plus passionnés. C’est un spectacle fascinant pour un pays façonné par tant de vagues de colonisation.

Le football a toujours été un lien entre mon père, un homme taiseux, et moi. Nous ne parlions pas beaucoup, mais nous avions un accord tacite : nous regardions les matchs côte à côte, à la télévision, ou parfois dans un des quelques stades du Liban. Le foot était le terrain d’expression de notre amour.

J’avais 13 ans quand le sifflet a retenti au début de la finale de la Coupe du monde entre le Brésil et l’Allemagne le 30 juin 2022, au stade international de Yokohama, au Japon. Je me souviens comme si c’était hier de notre rassemblement familial - oncles, tantes, cousins et cousines de tous âges, animés par genre d’excitation que seuls les enfants peuvent ressentir, entourés par une abondance de nourriture et de rafraîchissements. Devant cet écran, nous devenions tous des enfants.

Il n’y avait pas de différence entre jeunes et vieux, femmes et hommes.

Ce jour-là, le Brésil a remporté son cinquième titre en marquant deux buts. J’en ai gardé une amertume secrète et j’ai décidé à ce moment-là d’arrêter de soutenir l’Allemagne. Pourquoi confier mon cœur à quelqu’un qui ne pouvait pas en prendre soin ?

Cette année-là, j’étais la seule fille de l’école qui non seulement aimait le football, mais qui en outre y jouait bien. Najwa était la seule qui pouvait rivaliser avec moi. Elle avait quelques années de plus que moi, et pourtant nous étions remarquablement similaires, à la fois dans notre état d’esprit et dans notre apparence de « garçon manqué ».

Enfin à l’aise dans mon corps

Pendant des années, Najwa et moi avons enduré les objections et critiques sévères des enseignants, qui nous exhortaient à arrêter de jouer au football « comme des garçons ». En tant que filles, nous étions censées rester sur la touche.

Mais en vérité, rien de tout cela ne m’a jamais atteint. Au plus profond de moi vivait la conviction inébranlable que le football appartient à tout le monde, sans exception. Je ne comprenais par quel était le problème, ni pourquoi mon père a dit un jour, avec déception et frustration : « Tu es une jeune femme maintenant. Arrête de jouer au foot comme les garçons ! »

Ma mère et lui ont essayé de m’orienter vers d’autres passions, comme le basket-ball ou le tennis, sports qu’ils estimaient « plus féminins ». Je me souviens d’être restée là, tiraillée. Devais-je dire à mon père : « Quelle est la différence entre une fille et un garçon, au juste ?! », ou lui confier : « En fait, je suis un garçon, baba. »

J’ai choisi de me taire.

Mais à l’école, je n’ai pas gardé le silence. Avec Najwa, j’ai lancé une campagne nommée « Le football pour tout le monde », réclamant que l’administration scolaire et le prof d’éducation physique forment une équipe de filles. Après une longue période marquée par les moqueries et les brimades, l’école a fini par céder et a chargé Monsieur Aref d’assembler une équipe. Mais on ne nous a pas donné de ballon, ni accordé de temps ou de soutien concret. Notre équipe était à peine plus que la risée de l’école.

Malgré tout cela, j’ai refusé d’arrêter de jouer au football. Jusqu’à ce qu’un jour, je voie Najwa comme je ne l’avais jamais vue, portant une robe rose, les cheveux soigneusement attachés, de longues boucles d’oreilles lui effleurant les joues. Elle s’est avancée vers moi sur le terrain, hésitante, les yeux tristes, et a dit : « Mon père m’a interdit de jouer. Je suis désolée. »

C’est le dernier jour où j’ai joué au football. Après cela, même mon amour pour le sport s’est étiolé, et avec cela l’excitation à l’approche de matchs et de la Coupe du monde.

Tout le monde autour de moi se réjouissait. De mon côté, j’ai porté cette tristesse pendant des années.

Durant la majeure partie de ma vie, j’ai connu une profonde sensation de terreur, des problèmes de santé inexpliqués, des peurs irrationnelles et une anxiété incapacitante. Ma propre identité de genre était si refoulée que j’ai seulement pu me l’« avouer » à moi-même à 29 ans. Bien entourée et soutenue par mes ami·e·s queers et féministes, j’ai peu à peu exploré ma masculinité comme un garçon traversant la puberté. J’ai d’abord essayé de changer mes pronoms, choisissant il/lui, et cela m’a plu. Puis, sous supervision médicale, j’ai entamé un traitement hormonal substitutif. En quelques mois, j’étais enfin à l’aise dans mon corps.

Endurer la guerre et le deuil au Liban

Je suis désormais un homme de 37 ans vivant dans ce qui est considéré comme une zone sûre de Beyrouth.

Quand les premiers obus israéliens sont tombés sur la banlieue de Beyrouth, où vit ma famille, il était environ 3 heures du matin le 2 mars 2026. J’ai immédiatement envoyé un taxi récupérer mes parents, puis j’ai attendu sur le balcon le temps qu’ils arrivent.

Quand la voiture est arrivée, ils en sont sortis lentement, épuisés. C’était la 10e fois de ma vie que je les voyais porter des sacs remplis de leurs affaires et papiers essentiels, fuyant leur domicile. Cette fois-ci, cependant, ils semblaient plus âgés et ont eu besoin de mon aide pour tout porter jusqu’à mon étage. Une question me taraudait : si la guerre continue et se propage, serons-nous toujours en mesure de nous rendre à l’hôpital pour le traitement de ma mère ? Trouvera-t-on encore des médicaments ?

Les premiers jours, encore sous le choc de la guerre et de ses bruits terrifiants, je n’ai pas totalement saisi ce que cela signifiait de vivre à nouveau avec mes parents, sept ans après ma transition. Notre relation a pris de nombreux virages, façonnée par la proximité et l’éloignement, l’acceptation et le rejet, la reconnaissance et le déni, la tendresse et la séparation. Pendant des années, nous avons complètement coupé les ponts, tandis que je faisais ma transition pour devenir moi-même.

La dernière fois que nous avions vécu sous le même toit, j’avais 19 ans. Je devais désormais me réhabituer à l’obsession de ma mère pour l’ordre, à son insistance sur le fait que les tapis doivent être disposés comme-ci et pas comme-ça, à l’habitude qu’a mon père de monopoliser le canapé et la télévision. Les mêmes informations et images en boucle, comme s’il était possible que la répétition atténue le chagrin.

Un après-midi, j’ai remarqué une pile de papiers à côté de lui. La même carte, imprimée trois fois, dont une en gros plan. Notre village et notre maison anéantis et réduits à une image satellite. C’est la troisième fois de sa vie que mon père perd sa terre. Expulsé, occupé, rasé. Trois exemplaires. Trois occupations. La répétition n’atténue jamais le chagrin.

La famille et le football devraient faire une place à tout le monde

Mes parents me font rire. Ils ont un merveilleux sens de l’humour, même quand ils ne font pas exprès.

La chaleur emplit mon foyer. Et puis, je me prends à remarquer certaines choses. Ils utilisent les pronoms correctement, et quand ils oublient, ils me font des excuses et se reprennent immédiatement. Nous partageons le café du matin et le thé du soir, nous nous rassemblons autour de la table pour des repas à la fois délicieux et nourrissants. Ils traitent mes amis avec gentillesse et respectent ma vie privée. Et mes chats les adorent.

Je me sens de nouveau comme un enfant, enveloppé dans un amour qui est réel et, cette fois-ci, inconditionnel. Je suis pleinement moi-même, sans crainte, sans me cacher, sans restriction, et l’acceptation et l’amour que je reçois sont complets.

Le chemin pour en arriver là a été incroyablement ardu, mais la destination n’en est que plus belle. Il y a une guerre dehors, c’est vrai. Mais après des décennies, il y a enfin la paix dans notre foyer.

Est-ce une coïncidence que ces retrouvailles avec ma famille surviennent à peine quelques semaines avant le début de la Coupe du monde 2026 de la FIFA, qui doit se dérouler aux États-Unis, au Canada et au Mexique ?

Ou est-ce un message de l’univers ?

Mon père et moi regarderons de nouveau le foot ensemble. Peu importe l’équipe qu’il choisit de soutenir ou la mienne. Ce qui est important c’est que nous serons assis, côte à côte dans la même pièce, devant la télé, à nous enthousiasmer.

La famille et le football devraient faire de la place à tout le monde. Le monde et la Coupe du monde nous appartiennent. L’humanité doit l’emporter sur les discriminations, la peur et les préjugés.

* Le nom a été changé pour des raisons de sécurité

Une Coupe du monde pour tout le monde