• 2 Mar 2026
  • Union Européenne
  • Communiqué de presse

Un fantôme du siècle passé. Le retour des mines antipersonnel en Europe

Par Julia Głębocka, chercheuse sur les droits humains à Amnesty International Pologne

Il n’y a pas si longtemps, en 2020, l’Union européenne finançait des initiatives d’aide aux victimes de mines au Liban et espérait voir advenir un monde sans mines antipersonnel dans les cinq années suivantes. HALO Ukraine, une organisation soutenue par l’UE, réalisait déjà des progrès concrets en retirant les explosifs du sol ukrainien depuis 2016. Au Tchad, le projet PRODECO, également financé par l’UE, réinsérait des victimes de mines antipersonnel dans la société grâce à des soins médicaux et de la rééducation sur le long terme, tout en soutenant les efforts de déminage.

Début 2025, les 27 États membres de l’UE étaient tous parties à la Convention d’Ottawa, qui interdit l’utilisation, la production, le stockage et le transfert des mines antipersonnel, depuis plus de deux décennies.

Mais l’espoir d’un monde plus pacifique a été de courte durée.

Alors que nombre d’entre nous rêvions que ces armes non discriminantes soient un jour éradiquées, les fantômes des guerres du XXe siècle font leur retour.

En mars 2025, les gouvernements de l’Estonie, de la Lettonie, de la Lituanie et de la Pologne ont annoncé leur intention de se retirer conjointement de la Convention d’Ottawa. La Finlande a fait une annonce similaire en avril 2025. Tandis que le retrait est déjà entré en vigueur pour d’autres pays, la sortie de la Pologne est devenue effective vendredi 20 février. Cette initiative de plusieurs États membres marque un virage inquiétant dans les politiques nationales en matière de sécurité, qui met à mal la crédibilité de l’UE sur sa propre adhésion au droit international humanitaire.

Depuis plusieurs décennies, Bruxelles est un fervent soutien de la Convention d’Ottawa. Les stratégies européennes sur les armes conventionnelles condamnent explicitement les mines antipersonnel en tant qu’armes non discriminantes dont les dégâts dépassent largement les champs de bataille. Des fonds européens sont régulièrement affectés à des opérations de déminage, des programmes d’aide aux victimes et des campagnes internationales contre les mines antipersonnel. Pourtant, lorsque plusieurs de ses propres membres ont ouvertement abandonné ce consensus, l’UE a refusé de condamner leur décision.

Pendant ce temps, dans mon pays, la Pologne, des entreprises d’armement se sont empressées d’exploiter l’opportunité que présentait le retrait de la Convention d’Ottawa.

Presque immédiatement après l’annonce de la Pologne, deux des principaux acteurs de ce secteur se sont déclarés prêts à redémarrer la production de mines antipersonnel. Les entreprises publiques BELMA et Niewiadów Polish Military Group JSC ont fait savoir qu’elles étaient en mesure de produire assez de mines pour couvrir la totalité de la frontière orientale de la Pologne, qui s’étend sur 800 kilomètres, avec l’objectif de vendre leur éventuel surplus aux États baltes et à l’Ukraine.

Le gouvernement polonais justifie sa décision en employant le vocabulaire de la dissuasion militaire. Cependant, selon des organisations de surveillance internationale, entre 80 et 85 % des victimes de mines antipersonnel dans le monde sont des civil·e·s, dont une grande partie sont des enfants. En Ukraine, où ces dispositifs ont été déployés à grande échelle, leurs effets s’étendent bien au-delà des cibles militaires. Il est utile de préciser que la grave contamination par les mines a eu des conséquences sur les populations locales non seulement en termes de sécurité physique, mais aussi sur le plan économique. Des agriculteurs et agricultrices ukrainiens ont dû entreprendre eux-mêmes des opérations de déminage avant d’être remboursés par leur gouvernement. Les mines antipersonnel n’arrêtent pas les guerres. Elles leur survivent.

Une question qui reste toutefois absente des débats publics est celle des risques que pourrait faire peser l’utilisation de ces mines sur les personnes migrantes et réfugiées.

En 2021 et 2022, Amnistie internationale a enquêté et publié des informations sur les renvois forcés illégaux et les mauvais traitements infligés aux réfugié·e·s et aux migrant·e·s par les autorités polonaises à la frontière avec le Bélarus, l’adoption de lois limitant l’accès à la frontière des organisations humanitaires et les pouvoirs accordés aux gardes-frontières polonais pour rejeter des demandes d’asile sans examen, en violation des normes juridiques internationales.

De l’autre côté de la frontière, Amnistie internationale a révélé que les autorités du Bélarus forçaient sans pitié des personnes à passer en Pologne, en ayant pleinement conscience de la violence qu’elles encourraient aux mains des gardes-frontières polonais si elles demandaient une protection en Europe.

Depuis, des restrictions de l’accès à la frontière ont été de nouveau instaurées par la création d’une « zone tampon » ou « zone d’exclusion » en juin 2024, dont les effets ont été prolongés à plusieurs reprises et restent actifs à ce jour. Peu de temps après, la loi régissant l’utilisation des armes par les gardes-frontières a été modifiée pour limiter leur obligation de rendre des comptes en cas de recours excessif à la force.

En violation flagrante du droit international, le droit de demander asile à la frontière a été suspendu temporairement en mars 2025 (au moment de l’annonce du retrait de la Pologne de la Convention d’Ottawa). Les organisations humanitaires ont alerté immédiatement sur le fait que ces mesures constituaient une dérive.

Amnistie internationale est extrêmement inquiète des risques qu’une possible réintroduction des mines antipersonnel présenterait pour les réfugié·e·s et les migrant·e·s, en créant une nouvelle réalité terrifiante et dangereuse pour les personnes cherchant une protection en Europe.

Ces changements le long des frontières du nord-est de l’Europe sont des initiatives rétrogrades qui ne feront qu’affaiblir encore le consensus mondial visant à minimiser les dommages civils lors des conflits armés. Les mines antipersonnel ont un impact dévastateur sur les civil·e·s, parfois des décennies après leur déploiement, tandis que les munitions non explosées peuvent détruire des régions entières pendant des générations.

La décision de quitter la Convention d’Ottawa doit être annulée.

L’Europe s’est autrefois engagée à laisser dans le passé les mines antipersonnel. Leur permettre de revenir sans opposition, c’est accepter que certains fantômes sont finalement bienvenus.

Cet article a été initialement publié par le média EUobserver.