• 22 Sep 2026
  • Türkiye
  • Communiqué de presse

Turquie. La répression exercée en Turquie contre les organisations et les militant·e·s LGBTQI+ s’inscrit dans le cadre d’une aggravation de la crise des droits

Par Milena Buyum 

Le 13 septembre, à mon réveil, alors que je me trouvais dans le sud-ouest de la Turquie, j’ai appris qu’une opération de grande envergure visait les organisations LGBTI et les défenseur·e·s des droits humains dans tout le pays. Depuis, la police a arrêté au moins 116 personnes dans 15 provinces à la suite de descentes chez des particuliers, dans des lieux de rassemblement et dans les bureaux d’organisations de défense des droits des personnes LGBTI. Au moins 83 personnes ont été placées en détention provisoire, et plus de 160 font l’objet d’une enquête pénale. Des organisations de défense des droits des personnes LGBTI ont fait état d’allégations de fouilles au corps intrusives, d’insultes et d’humiliations, ainsi que de cas de défenseur·e·s des droits humains détenus à l’isolement en violation de leurs droits. Des centaines de comptes sur les réseaux sociaux appartenant à des organisations et militant·e·s LGBTI, à des journalistes et à des médias, entre autres, ont été bloqués ou soumis à des restrictions, de même que des sites Internet. Le compte d’Amnistie internationale Turquie sur X fait partie de ceux qui sont concernés. 

 Les autorités ont baptisé cette opération « Ailem Güvende » (« Ma famille est en sécurité ») sous le prétexte fallacieux de « protéger la famille ».  Or, comme le soulignent à juste titre des militant·e·s LGBTI et bien d’autres, les familles en Turquie souffrent de la pauvreté, de l’insécurité et d’une répression croissante de leurs droits civils et politiques, et la violence contre les femmes et les filles est endémique, y compris au sein de leur foyer. Cette répression de grande envergure, qui n’a rien à voir avec la protection des familles, ne fait que nuire davantage encore à des personnes qui luttent depuis des décennies contre la discrimination et l’intimidation. 

Alors que les manifestations prennent de l’ampleur en Turquie et que les condamnations internationales se multiplient, il apparaît clairement que les autorités turques ont bien l’intention d’intensifier la répression. Le ministère de la Justice a adressé une circulaire à 175 parquets généraux dans les 81 provinces de la Turquie concernant les contenus et activités qu’il juge contraires à la « morale publique » et préjudiciables aux familles, aux enfants et aux jeunes. Cette circulaire les charge d’examiner sans délai les plaintes et les signalements, de prendre immédiatement des mesures pour mener des investigations, de conserver les preuves numériques et, si nécessaire, de demander le retrait ou le blocage de contenus en ligne pour le motif vague d’« obscénité ». 

La police aurait utilisé du gaz poivre contre des manifestant·e·s pacifiques à İzmir, et plus d’une centaine de personnes auraient été arrêtées alors qu’elles se rassemblaient pacifiquement devant le palais de justice d’Istanbul, dans le quartier de Çağlayan. Alors que des manifestations sont attendues dans tout le pays dans les jours et les semaines à venir, de nouvelles arrestations sont à craindre. 

Cette répression s’inscrit dans le cadre d’une vaste offensive contre les droits des personnes LGBTI et contre celles et ceux qui défendent ces droits. Les marches des fiertés, notamment celle d’Istanbul, sont interdites depuis 2015. Au cours des deux dernières années, des propositions visant à réprimer pénalement, avec des sanctions, l’expression des identités LGBTI et les relations sexuelles consenties entre personnes du même sexe ont à plusieurs reprises été divulguées et portées à la connaissance du public. Elles ont été retirées à la suite d’un tollé général et de la résistance de la société civile. Si ces manœuvres législatives du gouvernement ont échoué, l’opération « Ma famille est en sécurité » constitue une nouvelle tentative d’exclure les personnes LGBTI. 

Le mois de juillet a marqué le 10e anniversaire de la tentative de coup d’État manquée qui a entraîné l’adoption de dispositions sur l’état d’urgence restées en vigueur pendant deux ans. Ces dispositions se sont transformées en une série de lois répressives visant la société civile, avec un affaiblissement de l’indépendance du pouvoir judiciaire, une instrumentalisation des tribunaux nationaux, un dédain pour les tribunaux internationaux et le non-respect des traités et des normes. La Turquie a connu au cours de la dernière décennie un embrasement autoritaire persistant qui atteint tous les aspects de la société turque, réduisant au silence la dissidence, attisant les divisions et semant la peur. 

 Des milliers de personnes en Turquie ont fait l’objet de poursuites judiciaires et de condamnations sans fondement, avec plusieurs affaires emblématiques. Le prisonnier d’opinion Osman Kavala, qui est toujours emprisonné malgré deux arrêts contraignants de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) rendus en 2019 et 2026 ordonnant sa libération, et malgré une procédure d’infraction engagée contre la Turquie par le Conseil de l’Europe en 2022. Selahattin Demirtaş et Figen Yüksekdağ, anciens dirigeant·e·s du Parti démocratique des peuples, sont eux aussi toujours en prison malgré des arrêts de la CEDH ordonnant leur libération immédiate.Taner Kılıç, président honoraire d’Amnistie internationale Turquie, a été jugé aux côtés d’İdil Eser, ancienne directrice d’Amnistie internationale Turquie, et de neuf autres défenseur·e·s des droits humains, appelés « les 10 d’Istanbul », sur la base d’allégations sans fondement d’« appartenance à une organisation terroriste ». Ces personnes ont finalement toutes été acquittées, l’acquittement de Taner Kılıç intervenant près de huit ans après son arrestation, en 2017, qui a été suivie de 14 mois de détention. 

Les droits à la liberté de réunion pacifique, d’association et d’expression font l’objet d’offensives persistantes, avec des restrictions arbitraires et des interdictions généralisées. Les manifestant·e·s pacifiques se heurtent aux violences policières et seraient torturés en détention aux mains de la police. 

 Les marches organisées pour la Journée de la femme ont également fait l’objet d’interdictions, alors que les droits des femmes et des filles subissent une grave érosion. En 2021, la Turquie s’est retirée de la Convention d’Istanbul, un traité historique visant à prévenir et à combattre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique. Ce faisant, la Turquie est non seulement devenue le premier membre du Conseil de l’Europe à se retirer d’une convention internationale relative aux droits humains, mais elle a également supprimé des protections essentielles dans un pays où la violence liée au genre reste pourtant endémique. 

Dix ans après la tentative de coup d’État manquée, le chemin parcouru par la Turquie sur la voie de l’autoritarisme est flagrant, mais cette trajectoire peut encore être inversée. Les mesures visant les communautés LGBTQI+ doivent cesser immédiatement et les autorités turques doivent garantir la libération immédiate de toutes les personnes détenues uniquement en raison de leur action en faveur des droits humains. Les défenseur·e·s et associations LGBTQI+ doivent être autorisés à exercer leurs activités et à mener à bien leur travail essentiel sans faire l’objet d’une discrimination ni d’une répression pénale, de manœuvres d’intimidation ou de représailles. 

 Vendredi, des personnes sont descendues dans les rues dans plus de 50 villes à travers le monde pour réclamer la fin de la répression. Il est temps de nous unir contre la répression des personnes LGBTQI+ en Turquie, de faire entendre nos voix et de rendre notre solidarité encore plus visible. Les dirigeant·e·s du monde entier doivent condamner publiquement cette répression, faire part de leurs préoccupations au plus haut niveau du gouvernement turc et apporter leur soutien aux organisations et aux défenseur·e·s LGBTQI+.  Nous devons toutes et tous exiger un renversement de la tendance face à cette crise des droits humains qui va s’aggravant. 

 Milena Buyum est responsable du travail de campagne sur l’Europe pour Amnistie internationale.