• 2 Juil 2026
  • Tunisie
  • Communiqué de presse

Tunisie. Les autorités ayant démantelé des garanties cruciales, les réfugié·e·s et demandeurs·euses d’asile se retrouvent pris au piège d’un cycle de violations

Les autorités tunisiennes doivent changer de cap et en finir avec la politique raciste et xénophobe qui prive systématiquement les personnes réfugiées et demandeuses d’asile de toute protection, rétablir l’accès à l’asile, mettre un terme aux expulsions collectives illégales et autres renvois forcés, et cesser de réprimer les organisations de la société civile qui viennent en aide aux personnes réfugiées et demandeuses d’asile, a déclaré Amnistie internationale le 2 juillet 2026. 

Depuis 2023, le gouvernement tunisien se livre à des violations graves et généralisées des droits humains à l’encontre des réfugié·e·s et demandeurs·euses d’asile, en particulier les personnes noires, dans le cadre d’une politique raciste d’exclusion. Encouragées par les discours incendiaires de certains responsables, les autorités procèdent à des arrestations et détentions discriminatoires ainsi qu’à des expulsions collectives visant des dizaines de milliers de personnes, également victimes de torture et de mauvais traitements. 

« La crise est montée d’un cran en juin 2024, lorsque le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) s’est vu ordonner de suspendre l’enregistrement des demandes d’asile et les décisions relatives au statut de réfugié. Cette mesure, qui n'a pas été communiquée publiquement, expose des milliers de personnes marginalisées à un risque accru de violations des droits humains et de violences. Elle s'inscrit dans le cadre de la politique d’externalisation de l’Union européenne (UE), qui a renforcé son soutien à la Tunisie en matière de contrôle des migrations, dans le but de dissuader les migrant·e·s de se rendre en Europe, malgré les preuves qui s’accumulent d’atteintes aux droits humains. En Tunisie, les réfugié·e·s et demandeurs·euses d'asile sont délibérément piégés dans un système qui ne leur offre ni protection ni réelle possibilité de sortie, a déclaré Sara Hashash, directrice régionale adjointe pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient à Amnistie internationale. 

« Les autorités tunisiennes doivent renoncer à cette politique raciste d’exclusion et de violations qui touche de manière disproportionnée les personnes noires, et se désengager de la coopération avec l’UE qui consiste à externaliser le contrôle de l’immigration clandestine et à maintenir à tout prix les étrangers en dehors des frontières européennes. Elles doivent rétablir l’accès aux procédures d’asile et veiller à ce que les personnes réfugiées et demandeuses d’asile soient protégées sans discrimination. » 

Depuis février 2026, Amnistie internationale s’est entretenue avec 24 demandeurs·euses d’asile et un réfugié enregistré, dont 11 femmes et un enfant, originaires d’Afghanistan, d’Algérie, du Cameroun, de République centrafricaine, de Guinée, de Libye, de Sierra Leone et du Soudan. Ils ont pu être identifiés en grande partie grâce au réseau « Refugees in Libya », un collectif qui regroupe aussi des personnes réfugiées et migrantes en Tunisie. 

Valentin, réfugié enregistré originaire du Cameroun qui a finalement pu partir pour la France en avril 2026, a été placé en détention à Tunis entre mars et juin 2025 : les autorités ont refusé de reconnaître sa carte de réfugié et de lui permettre de contacter le HCR, et l’ont déclaré coupable d’entrée « illégale » dans le pays. 

Deux demandeurs d’asile sierra-léonais ont été placés en garde à vue par la police en août 2025 à Tunis, et ont donc été séparés de leurs deux enfants pendant deux mois. Au moins trois demandeuses d’asile originaires de Guinée et de Sierra Leone étaient toujours détenues avec leurs quatre enfants au Centre d’accueil et d’orientation d’Ouardia (« centre d’Ouardia »), à Tunis, au moment de la rédaction du présent document, après avoir été arrêtées par la police alors qu’elles mendiaient à Djerba en mai 2026. Ce centre est utilisé comme lieu de détention administrative pour enfermer illégalement, pendant une durée indéterminée, des réfugiés et des migrants, sans leur offrir la possibilité de contester leur détention et souvent avant de les renvoyer dans leur pays d'origine ou dans un pays tiers. 

Amnistie internationale s’est entretenue avec 12  demandeurs·euses d’asile expulsés collectivement vers les frontières algériennes ou libyennes depuis juin 2024, après avoir été arrêtés arbitrairement ou interceptés en mer. En avril 2026, la police de Tunis a arrêté Abdul, un adolescent sierra-léonais de 13  ans, ainsi que sa famille alors qu’ils mendiaient pour se nourrir. Conduits à la frontière libyenne, ils ont été remis à un groupe armé libyen qui les a retenus en otages contre rançon. Ils ont été libérés au bout de trois semaines, grâce à des amis qui les ont aidés à payer la rançon. 

Amin, demandeur d'asile afghan qui n'a pas pu s'enregistrer auprès du HCR après 2024, a été renvoyé de force à Kaboul le 6 mars 2026 après avoir été détenu arbitrairement pendant deux mois dans une prison de Tunis, puis au centre d’Ouardia. 

Les 12  personnes expulsées ont toutes livré des récits glaçants de tortures et de mauvais traitements infligés par la police et la Garde nationale. Les victimes, dont Abdul, ont déclaré avoir été frappées à coups de matraque, rouées de coups de pied, aspergées de substances chimiques irritantes, soumises à des décharges électriques et à des violences sexuelles, ainsi qu’à des fouilles au corps abusives, jusqu’à la nudité, constitutives de viols. Selon le témoignage d’Isatu, demandeuse d’asile originaire de Guinée, elle a été interpellée à Tunis en février 2025, puis la Garde nationale l’a expulsée vers la Libye avec au moins 15 autres femmes : « À la frontière, ils nous ont obligées à nous déshabiller entièrement dehors, toutes ensemble, et nous ont fouillées… Un agent masculin m’a fouillée à l’intérieur, entre les jambes, alors que je lui avais dit que je n’avais rien. » 

Détenue pendant un an par un groupe armé en Libye, elle a déclaré avoir été violée à maintes reprises parce qu'elle n’était pas en mesure de payer une rançon. 

La situation sur le terrain s'est gravement détériorée, des responsables et des parlementaires prônant ouvertement la haine raciale et xénophobe dans le sillage du discours raciste prononcé par le président Kais Saïed en février 2023, et ce jusqu'en avril 2026

Ce discours, associé à l’impunité dont bénéficient les auteurs des violences racistes qui ont suivi, a rendu la vie quotidienne impossible pour les réfugié·e·s et les migrant·e·s, en particulier les personnes noires. Les propriétaires et les employeurs sont menacés de sanctions pénales s’ils hébergent ou embauchent des migrant·e·s en situation irrégulière ; les familles vivent donc dans la peur constante des expulsions forcées, des descentes de police et des violences racistes de la part de citoyens, et beaucoup sont contraintes de vivre dans la rue. En outre, depuis 2024, les activités de la société civile sont de plus en plus érigées en infractions, ce qui a contraint la plupart des organisations indépendantes fournissant une aide médicale, une assistance juridique et des hébergements d'urgence à suspendre leurs activités. Les rares qui restent ont dû s'adapter ou réduire leur travail afin de se protéger, ainsi que leurs bénéficiaires, contre les arrestations. 

Parmi les demandeurs d’asile interrogés par Amnistie internationale, 16  avaient auparavant vécu dans la rue ou dans des logements précaires, parfois pendant un an, ou vivaient toujours dans la rue, parfois avec leurs jeunes enfants. Douze d’entre eux risquaient à ce moment-là d’être expulsés de manière imminente par leurs propriétaires. Trois femmes ont déclaré se sentir contraintes d’avoir des relations sexuelles avec des hommes tunisiens en échange d’argent pour subvenir aux besoins de leur famille, faute de pouvoir trouver d’autres sources de revenus. 

Grace, demandeuse d'asile originaire de Guinée qui vit à Tunis avec ses deux enfants, a raconté que la police avait arrêté son mari en janvier 2026 et l'avait expulsé vers la Libye avec un groupe de personnes noires. Elle s’est retrouvée sans aucun revenu ; la police l’a depuis arrêtée à trois reprises alors qu'elle mendiait, et lui a confisqué l'argent récolté. 

Grace a déclaré : « Chaque fois qu’ils me retrouvent, les policiers prennent mon argent… Je dois nourrir mes enfants… J’ai dû coucher avec des Tunisiens en échange d’argent… Si j’avais une famille chez qui me réfugier, je rentrerais dans mon pays, mais je ne peux pas. » 

Dans ces conditions, les retours, y compris ceux organisés par l’État tunisien depuis juin 2025, constituent un refoulement constructif : la vie des gens est rendue si difficile qu’ils se sentent obligés de quitter le pays, même si cela implique de retourner dans une situation qui leur fait peur. 

Pour les demandeurs·euses d’asile en situation irrégulière, quitter la Tunisie en toute sécurité est devenu quasiment impossible depuis la suspension des procédures gérées par le HCR. Les possibilités de réinstallation sont extrêmement limitées, tandis que le droit tunisien offre très peu de moyens permettant la régularisation. Beaucoup se retrouvent pris au piège, d'autant que les autorités confisquent leurs papiers d’identité lors de leur arrestation. 

Complément d’information 

Bien qu’elle ait ratifié la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés, la Tunisie n’a jamais mis en place de système national d’asile, préférant déléguer l’ensemble des responsabilités en matière d’enregistrement au Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). L’impact dévastateur de la suspension des demandes auprès du HCR est évident : en avril 2026, 7 515 personnes seulement étaient encore enregistrées auprès du HCR, soit une très forte baisse par rapport au chiffre de 18 362 en juin 2024. La grande majorité des personnes enregistrées puis livrées à elles-mêmes avaient fui des conflits armés et des violences généralisées au Soudan, en Syrie et en Somalie.