« Mon message : continuez, il n’y a pas d’autre voie »
Selma Hajri, médecin et militante en Tunisie
À travers le monde, des gouvernements et des mouvements anti-droits remettent en cause des décennies de progrès sur le terrain de l’égalité des genres, notamment l’accès à l’avortement. Mais des voix s’élèvent pour contrer cette tendance, déterminées à protéger les droits pour lesquels tant de personnes se sont si âprement battues.
En prévision de la Journée internationale des droits des femmes, nous avons parlé avec cinq courageuses militantes, qui vivent en Tunisie, au Mexique, au Burkina Faso, en Pologne et aux États-Unis, et ont fait part de leurs stratégies pour protéger l’accès à l’avortement, de leurs espoirs pour le futur et des raisons pour lesquelles elles pensent que malgré les nombreuses difficultés qui s’accumulent, l’humanité est la valeur qui doit toujours l’emporter.
Je m’appelle Selma Hajri, j’ai 71 ans et je suis tunisienne. Je suis médecin et féministe. Il y a une quinzaine d’années, j’ai fondé une association dédiée aux droits sexuels et reproductifs : le Groupe TAWHIDA Ben Cheikh. Je suis endocrinologue, spécialisée dans la santé reproductive, et je suis toujours la secrétaire générale de cette association.
Il y a quelques années, j’ai créé un réseau régional de militant·e·s et de professionnel·le·s de santé œuvrant en faveur des droits et de l’accès à l’avortement. Ce réseau se concentre sur la région du sud de la Méditerrannée, mais dans une optique de partage accru d’expériences avec le nord de la Méditerrannée. J’en suis très fière, car il s’agit du premier et du seul réseau de la région qui travaille directement sur les droits à l’avortement.
« Nous devons parler de l’avortement »
La Tunisie est pionnière dans le domaine : nous avons adopté des lois et des politiques qui garantissent l’accès aux services de santé sexuelle et reproductive. La possibilité d’avorter durant le premier trimestre a été légalisée, et toutes les personnes qui le souhaitent peuvent librement en bénéficier depuis la première décennie de l’indépendance, dans les années 60. En 1973, la Tunisie a établi un cadre juridique et une institution publique afin de fournir ces services.
Cependant, même si les lois tunisiennes sont très favorables aux femmes, du moins par rapport au reste de la région, la réalité est bien différente. Le déclin des services publics se poursuit, rendant l’accès à l’avortement de plus en plus difficile, en particulier hors de Tunis, la capitale. Le secteur de la santé sexuelle et reproductive est l’un des plus affectés par la détérioration des services publics et les crises économiques en cours. À mesure que les services publics se détériorent, des femmes et des jeunes finissent par recourir à des services privés, mais ceux-ci sont onéreux pour la plupart des personnes.
Aujourd’hui, nous nous focalisons sur les collaborations avec des prestataires de services de santé sexuelle et reproductive, des sages-femmes et des médecins. Nous avons conçu des programmes de formation sur mesure, qui s’appuient sur un savoir-faire international, et sont axés sur la définition claire de valeurs et la remise en cause des idées reçues. Nous avons décidé de nous concentrer sur l’amélioration de la qualité des services déjà disponibles, en particulier pour les femmes jeunes et marginalisées, car il s’agit de la population y ayant le moins accès, surtout lorsqu’elles dépendent des services publics.
« Le combat pour nos droits continue à me donner une raison de vivre »
Le grand défi pour moi et pour notre organisation est de trouver des alliés. Si nous pouvons nous exprimer librement, nous éprouvons de fortes difficultés à sensibiliser la société civile afin de l’inciter à agir en faveur des droits sexuels et reproductifs.
Nous continuons à nous mobiliser afin de faire de l’avortement une question prioritaire parmi les féministes de notre pays. Ceci s’explique par le fait que l’avortement est toujours considéré comme un tabou qu’il est extrêmement compliqué de dépasser, même pour les femmes et les féministes. Cette situation est exacerbée par le fait que notre gouvernement est conservateur et rejette l’influence des organisations internationales. Il réprime et restreint l’accès à des financements qui restent disponibles.
C’est pourquoi notre principal combat aujourd’hui est la verbalisation : nous devons parler de l’avortement, nous devons parler de sexualité, parce que c’est une part essentielle de la vie des femmes.
Des organisations telles qu’Amnistie internationale, qui sont impliquées depuis des décennies dans la défense des droits humains et qui sont reconnues à l’échelle internationale pour leur degré élevé d’expertise et leur engagement sans faille, peuvent jouer un rôle essentiel dans la reconnaissance de l’importance et de la place centrale des droits sexuels et reproductifs dans le combat pour l’égalité des genres et les droits des femmes.
Que fais-je pour rester motivée ? La vérité est que je n’ai jamais arrêté. Me battre pour nos droits continue à me donner une raison de vivre.
Mon message aux jeunes militant·e·s : continuez, continuez, continuez. Malgré les nombreux obstacles et difficultés, il n’y a pas d’autre voie.