• 11 juin 2026
  • Afghanistan
  • Communiqué de presse

Afghanistan. Le nouveau code autorisant le mariage des enfants aggrave la situation déjà désastreuse des droits des femmes et des filles

Le nouveau décret des talibans autorisant le mariage des enfants constitue la dernière salve en date de l’offensive menée contre les droits des femmes et des filles en Afghanistan, écrit Amnistie internationale dans sa nouvelle analyse juridique.

Publié au Journal officiel par les talibans le 14 mai 2026, le décret n° 18 intitulé « Code sur la séparation judiciaire des époux » définit les conditions dans lesquelles les femmes et les filles peuvent demander la dissolution d’un mariage. Il comprend des dispositions qui entérinent les mariages arrangés pendant l’enfance et restreignent la capacité des femmes et des filles à contester ce type d’unions ou à y mettre un terme.

« Ce code aggrave encore la situation déjà désastreuse des droits des femmes et des filles en Afghanistan. Il les prive de toute autonomie en supprimant toute notion de consentement, en accordant aux hommes de la famille le contrôle sur les arrangements matrimoniaux et en offrant très peu de recours pour contester les mariages forcés. Ses dispositions, prises dans leur globalité, institutionnalisent et normalisent le mariage des enfants », a déclaré Isabelle Lassee, directrice régionale adjointe pour l’Asie du Sud à Amnistie internationale.

Avant la publication de ce code, il n'existait pas de loi talibane codifiée régissant spécifiquement la séparation des époux. Les conflits conjugaux et les séparations étaient traités par le biais d'une combinaison de décrets religieux talibans, d'interprétations de la jurisprudence hanafite (issue de la charia) et de pratiques judiciaires informelles ou très discrétionnaires, sous le contrôle des juges talibans.

Ce code instaure des critères très problématiques en matière de consentement au mariage : par exemple, le silence d’une fille ayant atteint l’âge de la puberté est interprété comme un consentement. De tels critères augmentent le risque de contrainte et d’intimidation, ce qui conduit à des mariages forcés. Les pouvoirs étendus accordés aux pères et aux grands-pères pour arranger les mariages de mineures favorisent le mariage des enfants, et les mariages arrangés par des parents plus éloignés sont également reconnus comme juridiquement valides sous certaines conditions.

« Ce code renforce un système de tutelle masculine qui centralise l’autorité sur la vie personnelle des femmes, en violation de leur statut de détentrices de droits à part entière », a déclaré Isabelle Lassee.

Ce décret n'est pas conforme au droit international relatif aux droits humains, qui garantit la protection contre les mariages d’enfants et les mariages forcés, l’égalité dans le mariage et exige un consentement clair, libre et mutuel.

Par ailleurs, les filles qui souhaitent contester leur mariage se heurtent à d'importants obstacles juridiques et procéduraux, puisqu’il leur faut obtenir l'accord d’un tribunal et ce uniquement lorsqu’elles ont atteint l’âge de la puberté. Ce décret reflète une discrimination flagrante liée au genre, car les hommes ne sont pas soumis à de tels écueils lorsqu'ils souhaitent dissoudre leur mariage. Ils peuvent généralement divorcer de manière unilatérale sans avoir besoin de témoins, de confirmation judiciaire ni de démarches complexes.

Amnistie internationale s’est entretenue avec cinq spécialistes du droit afghan au sujet de ce code.

Najla Rahil, vice-présidente du Barreau indépendant d’Afghanistan (AIBA) en exil et fondatrice de l’Organisation pour l’identité des femmes, a déclaré : « Il s’agit d’une loi ouvertement misogyne qui porte gravement atteinte aux droits fondamentaux des femmes, en particulier celles qui sont confrontées à des difficultés familiales […] Ces dispositions restreignent la liberté des femmes de choisir leur conjoint, confient aux hommes le pouvoir de décider de l’adéquation du mariage et créent des obstacles insurmontables lorsque le mari est absent ou porté disparu. »

Un avocat de la défense basé en Afghanistan, qui a souhaité conserver l'anonymat, a déclaré : « Les talibans démontrent une nouvelle fois qu’ils fondent leur approche envers les femmes et les enfants sur le fait de restreindre les libertés, de rogner les droits fondamentaux et de renforcer les structures patriarcales traditionnelles. Ces réglementations reflètent une volonté de normaliser et de légitimer des pratiques qui limitent l'indépendance, l'autonomie et la dignité humaine des femmes et des filles. »

Amnistie internationale engage la communauté internationale à prendre des mesures immédiates, par le biais de pressions diplomatiques et d’un engagement fondé sur des principes avec les autorités talibanes de facto, afin d’exiger qu’elles abrogent les lois et décrets restrictifs, rétablissent un système judiciaire officiel, restaurent l’état de droit et protègent les droits humains en Afghanistan.

Complément d’information

Avant août 2021, le Code civil afghan fixait l'âge légal du mariage pour les filles à 16 ans, tandis que les mariages impliquant des filles de moins de 15 ans étaient érigés en infraction pénale en vertu de la loi de 2009 relative à l’élimination de la violence à l’égard des femmes. L'Afghanistan disposait également de mécanismes juridiques et institutionnels visant à lutter contre la violence et la discrimination à l'égard des femmes et des filles, notamment des tribunaux aux affaires familiales, des unités spécialisées au sein du bureau du procureur général et du ministère de l'Intérieur, ainsi qu’une commission de haut niveau chargée de traiter les violences faites aux femmes, les mariages d’enfants et les questions de séparation des familles.

Ces mesures de protection étaient souvent appliquées de manière chaotique et des problèmes majeurs subsistaient ; elles offraient néanmoins aux femmes et aux filles des recours juridiques pour se protéger et avoir accès à la justice. Aujourd’hui, les talibans ont démantelé ces lois et ces structures institutionnelles au profit de systèmes profondément discriminatoires et répressifs qui aggravent encore les inégalités de genre et restreignent les droits et l’autonomie des femmes.

Ces dispositions s'inscrivent dans un contexte général marqué par la multiplication des restrictions des droits des femmes et des filles, notamment en matière d'accès à l'éducation, d’emploi et de participation à la vie publique.

En Afghanistan, le système judiciaire officiel s'est effondré après le retour au pouvoir des talibans et, en novembre 2022, le chef suprême des talibans a donné l'ordre de mettre pleinement la charia en œuvre dans le pays.

Selon des informations relayées par les médias et s'appuyant sur des rapports de l'ONU, depuis leur retour au pouvoir en août 2021, les talibans ont publié plus de 470 décrets, directives et ordonnances, dont 79 visaient spécifiquement les femmes et les filles.