• 14 mai 2026
  • Syrie
  • Communiqué de presse

Syrie. La destruction délibérée par Israël d’habitations civiles à Quneitra doit faire l'objet d'une enquête pour crimes de guerre

« La destruction délibérée par l’armée israélienne de logements civils dans le gouvernorat de Quneitra, dans le sud de la Syrie, depuis décembre 2024, sans nécessité militaire absolue, doit faire l’objet d’une enquête pour crimes de guerre », a déclaré Amnistie internationale le 14 mai 2026. Israël a l’obligation d’accorder des réparations pour ces graves violations du droit international humanitaire, qu’il convient d’ajuster afin de répondre au mieux aux préjudices subis par les victimes.

Le 8 décembre 2024, jour de la chute de l'ancien gouvernement syrien dirigé par Bachar el Assad, les forces militaires israéliennes ont traversé le plateau du Golan, territoire syrien qu’occupe Israël depuis 1967, pour entrer dans trois villages et localités situés dans la zone démilitarisée de l'ONU, dans le gouvernorat de Quneitra, dans le sud de la Syrie. Elles ont effectué des descentes et ordonné aux habitant·e·s de quitter les lieux.

Au cours des six mois qui ont suivi, l’armée israélienne a détruit ou endommagé au moins 23 bâtiments civils dans trois villages ; selon des témoins, il s’agissait de leurs habitations et de celles de leurs voisins, et des familles entières ont dû partir. Grâce à des images satellites, Amnistie internationale a pu vérifier que 23 bâtiments dans ces villages étaient endommagés ou détruits. D’après des témoins, au moins deux autres maisons ont été rasées, ainsi que des jardins adjacents et des terres agricoles, en 2024 et 2025. Or, il n’y avait pas d'hostilités actives juste avant, pendant ou après ces destructions. De manière générale, le droit international humanitaire s'applique à toutes les attaques menées par Israël sur le territoire syrien. Dans les zones occupées par Israël, le droit relatif à l’occupation impose des obligations supplémentaires, notamment au titre de la Quatrième Convention de Genève.

« La destruction illégale de biens civils est devenue la marque de fabrique des opérations militaires israéliennes dans la région, à l’image de ce qui a été constaté ces dernières années à Gaza et au Liban, et désormais, comme l’établit notre enquête, en Syrie. Nos recherches démontrent que les forces israéliennes ont, à maintes reprises et de manière délibérée, chassé des familles de leurs foyers avant de les détruire, en violation flagrante du droit international humanitaire. La sécurisation des frontières d’Israël ne saurait justifier le fait de raser et de faire sauter des maisons et des villages sur le territoire d’un autre pays, a déclaré Kristine Beckerle, directrice adjointe du programme régional Moyen-Orient et Afrique du Nord à Amnistie internationale.

« Dans le sud de la Syrie, les familles ont survécu à un conflit qui a duré 10 ans. Beaucoup avaient déjà reconstruit leurs maisons pendant cette période, pour les voir à nouveau démolies, sans nécessité militaire absolue. »

Amnistie internationale a interrogé huit habitant·e·s du gouvernorat de Quneitra : quatre dont les maisons avaient été démolies, deux qui avaient assisté à la démolition des maisons de leurs voisins, un qui avait été témoin direct des dégâts causés par les forces israéliennes à un bâtiment du gouvernorat, ainsi qu’un représentant local. D’après les témoignages recueillis, corroborés par des informations parues dans les médias, il n’y avait pas d’hostilités actives juste avant, pendant ou après les destructions de bâtiments civils dans le sud de la Syrie. Amnistie internationale a vérifié 35 vidéos et images, dont certaines montraient des bulldozers en action ou les décombres de probables habitations dans ces villages. Elle a analysé des informations parues dans les médias, dont certains basés en Israël, ainsi que des déclarations du gouvernement israélien et des images satellites de chaque zone touchée afin de confirmer les démolitions pendant la période citée par les témoins.

Amnistie internationale a recensé neuf bases militaires construites par les forces israéliennes depuis décembre 2024 dans les gouvernorats de Quneitra et de Deraa, dans le sud de la Syrie, le long de la frontière avec le plateau du Golan, qu’Israël occupe depuis 1967 et a annexé illégalement en 1981. Israël a étendu les zones du territoire syrien qu’il occupe. Certaines des structures démolies répertoriées se trouvaient à proximité de bases militaires israéliennes récentes, ou d’une zone qui a par la suite accueilli une base, dans des secteurs situés au-delà du plateau du Golan occupé.

Des responsables israéliens ont maintes fois affirmé que leurs opérations militaires et leur présence en Syrie étaient nécessaires afin de prévenir les menaces émanant du Hezbollah ou de groupes liés à l'Iran basés en Syrie, ou de détruire des stocks d'armes et des systèmes de défense aérienne. En décembre 2025, le ministre de la Défense a déclaré que l'armée israélienne n'avait pas l'intention de se retirer des positions récemment conquises en Syrie.

Le 17 avril 2026, le Premier ministre israélien a déclaré qu’Israël avait instauré une « zone tampon de sécurité » dont les limites suivent le tracé d’une « ligne jaune ». Cette zone comprend des parties du territoire syrien où Amnesty Intenational a constaté des démolitions ou des dégâts causés à des habitations civiles. Elle englobe aussi le plateau du Golan occupé par Israël et certaines zones du sud du Liban. Le Premier ministre a déclaré : « Cette zone tampon neutralise définitivement la menace d’invasion et les tirs de missiles antichars. Les Forces de défense d’Israël y sont stationnées, le long de la “ ligne jaune “, pour maintenir une défense contre cette menace proche. »

L’article 53 de la Quatrième Convention de Genève interdit la destruction des biens par une puissance occupante, « sauf dans les cas où ces destructions seraient rendues absolument nécessaires par les opérations militaires ». Cette interdiction s'applique à la destruction totale, mais aussi partielle, ainsi qu'à la saisie de biens. Le critère de la nécessité militaire absolue exige que la destruction de biens soit matériellement indispensable, c'est-à-dire qu'il n'existe aucune autre option, dans le cadre de la conduite d’opérations militaires. Par « opérations militaires », on entend les activités militaires, y compris les mouvements, les manœuvres et les préparatifs, directement liées aux affrontements ou aux combats. 

Le critère de la nécessité militaire absolue n'autorise pas une puissance occupante à procéder à la destruction de biens sur la base d'objectifs stratégiques généraux ou abstraits, tels que la dissuasion ou la prévention d'attaques futures, ni dans le but de mettre en œuvre des mesures de sécurité. Selon l’article 147 de la Quatrième Convention de Genève, « la destruction et l’appropriation de biens non justifiées par des nécessités militaires et exécutées sur une grande échelle de façon illicite et arbitraire » sont des infractions graves à ce texte, et donc des crimes de guerre.

L'armée israélienne est entrée dans la zone démilitarisée de l'ONU, dans le gouvernorat de Quneitra, depuis le plateau du Golan occupé, faisant valoir que cette intervention était nécessaire afin de contrer d’éventuelles menaces. Une fois sur place, elle a commencé à démolir et détruire des habitations, en l’absence d’hostilités actives. Elle a établi des postes et des bases militaires dans le secteur, avant d'annoncer qu’il faisait désormais partie de la « zone tampon de sécurité ». Des familles ont été déplacées et leurs maisons démolies sans qu'on ne leur propose de solution de relogement, d'indemnisation ni de calendrier en vue de leur retour.

Amnistie internationale a adressé aux autorités israéliennes un courrier les questionnant sur les critères retenus pour déterminer quels biens devaient être détruits, notamment sur le respect de la nécessité militaire absolue, ainsi que sur d'autres sujets. Aucune réponse n’avait été reçue au moment de la publication de ce document.

Amnistie internationale a conclu que la destruction et les dommages causés à des bâtiments civils dans le sud de la Syrie avaient été perpétrés sans une nécessité absolue dictée par les opérations militaires, en violation du droit international humanitaire, et constituaient des infractions graves à la Quatrième Convention de Genève.

Le village d’Al Hamidiya et ses alentours 

Selon le témoignage de deux habitant·e·s, lorsque les soldats israéliens sont entrés dans le village d’al Hamidiya le 8 décembre 2024, ils ont ordonné vers 11 heures aux femmes et aux filles de partir, tandis qu’ils ont retenu la plupart des hommes jusqu’en début d’après-midi pour les interroger, après quoi ils les ont laissés rejoindre les femmes et les filles. Ils ont ordonné à au moins 10 familles de quitter leurs maisons et de se rendre dans d’autres quartiers du village. Sur des images satellites datant du 17 décembre 2024, on peut voir que de nouveaux talus ont été édifiés et, en janvier 2025, on peut observer la construction d'une nouvelle base à moins de 300 mètres à l'est de la zone concernée.

Selon deux témoins dont les maisons ont été démolies, le 16 juin 2025 à 21h30, ils ont vu au moins deux bulldozers en action dans le village pendant deux jours. Les bulldozers ont œuvré jusque tard dans la nuit avant de s'arrêter, puis de reprendre tôt le lendemain matin. Par la suite, un représentant local a confirmé aux habitant·e·s interrogés par Amnistie internationale, ainsi qu'à d'autres familles, que leurs maisons avaient été démolies.

Une femme dont la maison a été démolie et le jardin rasé au bulldozer a déclaré : « Mon mari est mort pendant le conflit [en Syrie]… C’est lui qui avait construit cette maison, brique par brique. Nous avions aussi un petit jardin. Il ne donnait pas grand-chose, juste assez de fruits et légumes de saison pour nous permettre de faire des économies sur les courses. Cette maison comptait énormément pour nous… J’avais un endroit à moi, et pour mon fils. »

Son voisin a ajouté : « Notre maison est spacieuse ; à côté, nous avions un petit terrain avec des noyers, des grenadiers, des oliviers et d’autres arbres… tout a été rasé. »

Des images satellites haute résolution du 23 août 2025, analysées par le Laboratoire de preuves du programme Réaction aux crises d’Amnistie internationale, montrent que 14 constructions et les murs d’enceinte ont été entièrement détruits.

Le village de Rassim al Rawadi et ses alentours

D’après le témoignage d’un habitant, des soldats israéliens sont entrés dans le village de Rassim al Rawadi le 8 décembre 2024 vers 5h30 du matin, ont retenu des habitants pendant plusieurs heures dans l'école publique, puis ont ordonné à tous de quitter le village. Les familles sont revenues environ un mois plus tard. Pendant ce laps de temps, au moins trois maisons ont été endommagées et deux démolies, a précisé cet habitant. Il a ajouté avoir vu des bulldozers dans son village, semble-t-il en train de démolir des maisons, trois jours après leur déplacement forcé vers un village voisin, situé à environ 1,5 km. Amnistie internationale a examiné des vidéos filmées par des habitant·e·s à leur retour, qui montrent des dégâts et au moins deux maisons démolies.

D’après un habitant, les forces militaires israéliennes ont fait une descente chez lui et l’ont retenu, ainsi que sa femme et ses trois enfants, pendant six heures avant de leur ordonner de quitter les lieux. Ils ont été autorisés, tout comme les autres habitants, à revenir 40 jours plus tard, pour découvrir que leur maison n’était plus que ruines.

Sur des images satellites à basse résolution analysées par le Laboratoire de preuves du programme Réaction aux crises d’Amnistie internationale, on peut voir des destructions, de la terre remuée, et des arbres abattus entre le 10 et le 13 décembre 2024. Des images à haute résolution prises le 17 décembre 2024 montrent plus en détail que six structures dans la zone semblent fortement endommagées ou détruites et que de nouveaux talus sont visibles. Des arbres côté ouest de la route principale ont été abattus. Début janvier 2025, des images à basse résolution montrent que le déboisement en vue de la construction d'une nouvelle base militaire a commencé à 1,5 kilomètre au sud-ouest du village, à seulement 300 mètres de l’hôpital de Quneitra.

Le village d’Al Rafeed 

Le 20 décembre 2024, les forces israéliennes sont entrées dans le village d'Al Rafeed et ont démoli au moins deux habitations. Selon un habitant, les familles dormaient chez des proches en ville, à moins d'un kilomètre de là, au moment des faits.

D’après un témoin, ces deux maisons se trouvaient à 1,5 kilomètre d’un poste militaire israélien sur le plateau du Golan occupé. Il a raconté avoir vu les militaires israéliens conduire un bulldozer et d’autres engins pour procéder à la destruction : « Le bulldozer a tout réduit en poussière en quelques minutes… Ces deux maisons appartenaient à des gens [deux frères et leur famille] qui vivaient déjà dans la misère. C'était déchirant de les savoir déplacés, et leur maison par terre. »

Les soldats israéliens ont également démoli une ancienne base militaire située à proximité, qui datait du gouvernement de Bachar el Assad, a indiqué cet habitant.

Sur des images satellites à basse résolution analysées par Amnistie internationale, on peut voir des bâtiments probablement endommagés et des arbres abattus entre le 19 et le 20 décembre 2024. Des images à haute résolution prises le 25 décembre 2024 montrent plus en détail que six bâtiments semblent avoir été détruits. Le Laboratoire de preuves a vérifié quatre vidéos et six photos, toutes publiées le 20 décembre 2024, montrant des soldats israéliens dans le village et des structures en béton détruites.

« Israël s’est livrée à des destructions d’habitations civiles à Gaza, dans le sud du Liban et dans le sud de la Syrie en toute impunité, provoquant des déplacements et brisant la vie de nombreuses familles à travers la région. La communauté internationale doit condamner sans équivoque ces actes et exercer des pressions efficaces pour mettre un terme à ces violations récurrentes et empêcher que la vie d’autres civil·e·s ne soit dévastée. Les responsables doivent rendre des comptes et les personnes concernées doivent bénéficier de réparations », a déclaré Kristine Beckerle.