• 1 juin 2026
  • Russie
  • Communiqué de presse

Russie. Les écoles sont devenues des « fabriques de la docilité », par le biais de l’endoctrinement et de la surveillance des enfants par l'État

Les autorités russes privent les enfants du droit à une éducation de qualité, en utilisant des manuels et des cours saturés de propagande, dans le but d’endoctriner les élèves et de justifier la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine, tout en réprimant la liberté d’expression, la réflexion indépendante et l’accès à l’information, a déclaré Amnistie internationale lundi 1er juin. 

Une nouvelle synthèse, intitulée “Only Official Sources”: Indoctrination in the Russian Educational System, décrit comment des enfants, à travers la Russie et les zones occupées par la Russie en Ukraine, sont soumis à une idéologie oppressive d’État au moyen d’un programme scolaire contrôlé de manière centralisée. Elle explique aussi que les enseignant·e·s sont chargés d’effectuer un suivi de leurs élèves en ligne, de compiler des fichiers contenant des informations sur leurs opinions, et de signaler aux autorités les points de vue dissidents sur des questions politiques et sociales. 

« Jadis temples du savoir, les écoles russes sont en passe d’être converties en fabriques de la docilité. C’est l’État russe lui-même qui définit ce que les enfants doivent apprendre au sujet de la Russie, des pays voisins et du reste du monde. Si l’utilisation de l’école à des fins de propagande politique n’est pas spécifique à la Russie, l’intensité et l’ampleur des efforts déployés par le Kremlin afin de placer l’endoctrinement au cœur du système éducatif sont systémiques », a déclaré Marie Struthers, directrice pour l’Europe de l’Est et l’Asie centrale à Amnistie internationale. 

« Les manuels scolaires russes présentent une vision univoque de l’histoire, qui justifie toutes les décisions de Moscou d’employer la force contre les nations voisines. Ils présentent les agressions russes contre l’Ukraine comme une nécessité historique et une question de survie nationale, tandis que toute opinion s’écartant de cette perspective est qualifiée d’"hostile" ou de "destructrice" ». 

Une vision du monde, un enseignement uniforme 

Depuis 2023, le ministère russe de l'Éducation a introduit une série unique de manuels d’histoire et de supports éducatifs obligatoires comparant la Russie à une « forteresse assiégée », niant ou minimisant l’identité et la souveraineté ukrainiennes, et présentant toutes les interventions militaires soviétiques et russes comme nécessaires ou légitimes. 

L’éducation ne peut respecter le droit relatif aux droits humains et normes associées lorsqu'elle est conçue pour priver les enfants de la possibilité de se forger une opinion propre et d’apprendre à réfléchir de manière indépendante et critique durant leurs années de formation. La démarche de la Russie est contraire à ses obligations en vertu d’un certain nombre de traités internationaux relatifs aux droits humains, notamment la Convention relative aux droits de l’enfant, qui prévoit que l’éducation a pour objectif d’« [i]nculquer à l’enfant le respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales » et prépare les enfants à assumer les responsabilités de la vie au sein d’une société libre, dans un esprit « de compréhension, de paix, de tolérance, d'égalité entre les sexes et d'amitié entre tous les peuples ». 

Les tentatives de la Russie de préparer une population étudiante à une obéissance inconditionnelle sont renforcées au moyen de la coercition, du suivi et du profilage. 

« Les autorités russes introduisent des mesures dites de profilaktika, qui impliquent à la fois de répandre leur propagande et de soumettre les élèves à une surveillance clandestine constante, à l’école et en dehors, notamment en ligne. Si cela est accompli dans le but affiché de prévenir l’"extrémisme", le "terrorisme" et les "idéologies destructrices", ces consignes encouragent dans les faits le passage au crible des opinions politiques, religieuses et personnelles de mineur·e·s », a déclaré Marie Struthers. 

De la protection à la surveillance 

Les écoles sont encouragées à identifier les élèves et les membres du personnel dont les opinions, l’activité en ligne et les associations illustrent leur déloyauté ou leur vulnérabilité face à des influences « destructrices » - dont la définition est si vague qu’elles incluent les groupes d’opposition pacifique et de la société civile. Figurent parmi elles la Fondation anticorruption d’Alexeï Navalny, mort en détention, le mouvement de protestation de jeunesse Vesna et le « mouvement international LGBT » - qui n’existe pas, puisqu’il s’agit d’une invention judiciaire employée pour criminaliser le militantisme en faveur des droits des personnes LGBTI -, qui ont tous été visés par des poursuites pour s’être seulement exprimés en faveur des droits humains. 

Même afficher des formes d’opposition qui ne sont pas officiellement interdites en Russie, telles que le fait d’évoquer l’impact négatif sur le niveau de vie de la guerre en Ukraine, pourrait être perçu comme un signal d’alarme, à la suite duquel les élèves concernés sont considérés comme « à risque », leurs opinions sur la guerre, les « valeurs traditionnelles » et la politique gouvernementale étant alors enregistrées et transmises à l’administration scolaire, à la police ou aux services de sécurité. 

« Les autorités russes ont montré qu’elles ne reculeront devant rien pour imposer leur discours profondément politisé et idéologique à la prochaine génération, et garantir que celles et ceux qui ne se plient pas à ces règles soient détectés et sanctionnés. Cela porte atteinte aux droits des enfants à la vie privée et à la liberté d’expression et d’association, sape la confiance à l’intérieur des établissements scolaires et prive les enfants de leur individualité », a déclaré Marie Struthers. 

« L’esprit d’un enfant n’appartient pas à l’État. Il semble pourtant que les autorités russes traitent les classes comme un terreau que l’on doit inspecter afin de pouvoir détecter les jeunes pousses de l’opposition civique, et les arracher avant qu’elles ne se développent. » 

Amnistie internationale demande aux autorités russes de veiller à ce que le programme scolaire, les manuels et les autres supports éducatifs n’étouffent pas, ni ne préviennent, la libre expression et le libre échange d’opinions, ne contiennent pas de désinformation, et ne compromettent pas le respect des droits humains. Les élèves et enseignant·e·s doivent se voir accorder l’accès à un large éventail de sources et être en mesure de parler librement d’histoire et de l’actualité sans craintes de représailles. 

Les autorités doivent : abroger les lois et règlements qui punissent l’expression pacifique ou excluent les voix dissidentes de l’éducation ; faire cesser immédiatement la surveillance et le profilage illégaux d’élèves et d’enseignant·e·s ; détruire les données obtenues illégalement ; proposer des recours utiles et des réparations aux personnes affectées, et amener les responsables présumés de violations à rendre des comptes. 

Amnistie internationale demande également à la communauté internationale : de soulever ces questions avec les autorités russes dans toutes les instances ; de soutenir le travail indépendant effectué par la société civile afin de combattre la propagande et la persécution dans l’enseignement ; d’aider les personnes victimes de telles persécutions, notamment en leur accordant des visas lorsque cela est nécessaire ; et de garantir que l’aide au développement ne soit pas utilisée pour perpétuer ces violations.