• 28 Mar 2026
  • Malte
  • Communiqué de presse

Malte. Sept années d’injustice : il faut abandonner les charges pesant sur les « Trois de l’El Hiblu »

Ce samedi 28 mars marque le septième anniversaire de l'arrestation à Malte d'Amara Krumak, d'Abdalla Bari et de Kone Tiemoko Abdul Kader – alias les « Trois de l’El Hiblu » – pour s'être opposés à leur renvoi forcé vers la Libye, où ils risquaient d'être victimes de persécutions, de tortures et de violations graves des droits humains. Pour cet acte de résistance, les autorités maltaises les ont inculpés d’« actes de terrorisme » et d’autres infractions.  

« Il est inconcevable que les " Trois de l’El Hiblu ", qui ont survécu à des violences en Libye, à un naufrage et à une tentative de renvoi illégal, risquent aujourd’hui la réclusion à perpétuité simplement pour avoir fait valoir leurs droits et tenté d’esquiver de nouvelles violences », a déclaré Dinushika Dissanayake, directrice régionale adjointe pour l’Europe à Amnistie internationale. 

En mars 2019, les trois adolescents (alors âgés de 15, 16 et 19 ans) ont fui la Libye à bord d’un canot pneumatique surchargé, en compagnie de 108 personnes. Lorsque le canot a commencé à se dégonfler, ils ont été secourus par le cargo El Hiblu, sollicité par l’opération navale de l’Union européenne (UE) en Méditerranée pour porter secours à l’embarcation en détresse. 

Après le sauvetage, le capitaine du navire a tenté de ramener les personnes à bord en Libye, ce qui aurait constitué une violation du droit international, qui exige que les personnes secourues soient conduites en lieu sûr. Lorsque les passagers ont compris ce qui se passait, ils ont cédé à la panique. Ils ont supplié le capitaine de l’El Hiblu, certains affirmant qu’ils préféraient mourir plutôt que retourner en Libye ; le navire a alors fait demi-tour et mis le cap sur Malte. 

À l’arrivée, les autorités maltaises ont affirmé que les trois jeunes avaient pris le contrôle du navire par la force. Ils ont été inculpés de crimes graves passibles de la réclusion à perpétuité en vertu de la législation maltaise relative au terrorisme, et sont encore enlisés dans des procédures judiciaires qui n’auraient jamais dû être engagées. 

« La Libye n’est pas un pays sûr. En s’opposant à leur renvoi, ils ont contribué à empêcher une grave violation du droit international qui aurait très probablement entraîné d’atroces souffrances pour eux-mêmes et beaucoup d’autres. Nul ne doit être sanctionné pour avoir sollicité une protection. Amnistie internationale exprime sa solidarité avec Amara, Abdalla et Kone, qui endurent depuis sept ans une terrible injustice. » 

Une longue liste de manquements 

Au cours des sept dernières années, les autorités maltaises ont constamment manqué à leurs obligations envers ces trois jeunes hommes, dont deux étaient encore mineurs lorsqu’ils ont été arrêtés. Elles n’ont pas pris en compte leur intérêt supérieur en tant que mineurs, les ont placés en détention dans une prison pour adultes de haute sécurité et les ont soumis à une procédure judiciaire applicable aux adultes. 

Par ailleurs, Amnistie internationale déplore les problèmes de procédure et les lacunes de l'enquête qui ont compromis l'équité du procès : par exemple, des témoins clés n'ont jamais été convoqués, notamment des passagers qui avaient été secourus. Malgré l'absence de preuves de violences, les autorités ont maintenu des accusations liées au terrorisme qui sont sans fondement. 

« Malte a engrangé toute une série de manquements dans la gestion de cette affaire. Ces jeunes hommes n’ont pas bénéficié d’un procès équitable et ont été traités comme des adultes, passant sept années de leur jeunesse dans un trou noir juridique – au lieu de consacrer ce temps à leurs études, à leur travail et, tout simplement, à grandir sans menaces de poursuites judiciaires », a déclaré Dinushika Dissanayake. 

Kone Tiemoko Abdul Kader est actuellement détenu dans un centre pour migrants au Royaume-Uni et risque d'être extradé vers Malte. Amnistie internationale s'oppose à son extradition, car il serait alors renvoyé vers des procédures qui n'auraient jamais dû être intentées. 

Une injustice de plus en plus admise 

Amnistie internationale salue les récentes déclarations de quatre expert·e·s indépendants des Nations unies qui, en janvier, ont vivement critiqué la manière dont Malte a géré cette affaire et ont demandé l’abandon des poursuites. Ils ont notamment fait part de leur inquiétude quant aux accusations de « terrorisme », qui « ne semblent pas reposer sur des actes criminels violents ou coercitifs », ainsi qu'à la violation du droit à un procès équitable et au non-respect des droits de l'enfant. 

Ces experts ont également rappelé que l'opération navale de l'UE en Méditerranée avait donné l’ordre au navire El Hiblu, au nom des garde-côtes libyens, de ramener les personnes secourues en Libye, ordonnant ainsi un renvoi forcé illégal (pushback). Ce qui fait écho à la coopération persistante de l'UE avec la Libye, où les droits des réfugié·e·s et des migrant·e·s sont bafoués de manière systématique et généralisée en toute impunité. 

Les informations selon lesquelles l'Union européenne chercherait à étendre sa coopération en matière de migration et de contrôle des frontières avec les Forces armées arabes libyennes (FAAL), groupe armé qui fait autorité de facto dans l'est et le sud de la Libye, sont très préoccupantes, compte tenu des antécédents des FAAL en matière de crimes de guerre et de violations du droit international. 

« Comme l’a dit Amnistie internationale dès le début, cette affaire illustre parfaitement ce qui pose problème dans la politique migratoire de l’UE en Méditerranée centrale. Il est de plus en plus largement admis que ces accusations sont injustifiées et profondément iniques. 

« Criminaliser des personnes pour avoir sollicité une protection ne fait que prolonger leur souffrance et aggraver leur traumatisme. Au bout de sept ans, ces jeunes hommes ont suffisamment subi. Malte doit abandonner les poursuites et classer l’affaire sans suite », a déclaré  Dinushika Dissanayake. 

Complément d’information 

Le 22 janvier 2025, la Cour d’appel de La Valette a estimé que Malte était compétente pour juger l’affaire, qui doit donc continuer d’être entendue par le tribunal correctionnel de Malte. Les audiences préliminaires sont en cours.