• 19 Aoû 2026
  • International
  • Communiqué de presse

Les droits numériques des enfants et des jeunes méritent mieux qu’une fausse promesse de sécurité

Par Lisa Dittmer, chercheuse sur les droits numériques des enfants et des jeunes à Amnistie internationale, et Paloma Candia et Ahmed Dhman, tous deux ambassadrice et ambassadeur des droits numériques d’Amnistie internationale, un réseau mondial de défenseur·e·s des droits des enfants et des jeunes.

Cet article a été initialement publié sur TechPolicy.Press

La sécurité des enfants et des jeunes sur Internet est devenue un enjeu politique majeur, les inquiétudes quant aux dangers que représentent les géants de la Tech étant passées des débats universitaires aux listes de best-sellers et à l'actualité grand public. Le président français Emmanuel Macron a salué l'interdiction en France des réseaux sociaux pour les adolescent·e·s, indiquant que « la France ouvre la voie en Europe pour la protection de nos enfants, de nos adolescents ». Le Conseil constitutionnel, plus haute instance française, a par la suite retoqué la loi, invoquant des questions de vie privée et de liberté d'expression. Le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a appelé à mettre en place un engagement en faveur de la sécurité des enfants face à l’intelligence artificielle (IA). Pourtant, au milieu de cette avalanche d’engagements pris au plus haut niveau et de cet empressement à protéger « nos enfants », les voix d’un groupe démographique sont clairement absentes : celles des enfants et des jeunes eux-mêmes.

Hormis une brève vidéo préenregistrée, aucun enfant ni aucun jeune n’a pu s’exprimer lors du lancement des travaux d’une nouvelle coalition d’États pour la protection des enfants, à l’occasion du Dialogue mondial sur la gouvernance de l’IA en juillet. Le Kenya, l’un des États parties à cette coalition, débat actuellement d’un projet de loi sur l’IA qui ne prévoit pas de protections ni de mécanismes de consultation spécifiques pour les enfants. Leur absence dans les espaces d’élaboration des politiques et la non-prise en compte de leurs revendications et de leurs besoins sont clairement liés. Au niveau mondial, la captation de l’État par les géants de la Tech alliée au manque de vision politique à long terme et à la montée des pratiques autoritaires dans le domaine numérique rognent les droits des enfants, alors même que le monde proclame vouloir enfin garantir leur sécurité en ligne.

Atténuer les préjudices au lieu de garantir le respect des droits

Les enfants et les jeunes sont souvent considérés comme des sujets passifs qu’il faut sauver grâce à la réglementation, plutôt que comme des acteurs participant à l’élaboration des règles qui les concernent. Si la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant reconnaît le droit des enfants d’être entendus, leur participation reste bien trop souvent, au mieux, purement symbolique.Solliciter l’avis d’un nombre limité d’enfants dans un cadre prédéfini, sans leur donner les moyens de façonner concrètement les processus et les résultats, ne constitue pas une participation significative.

Du fait de cette attitude paternaliste, la question des droits numériques des enfants se résume à atténuer les préjudices, et non à réaliser leurs droits et construire un avenir numérique positif. S'il est urgent de s'attaquer aux méfaits des plateformes de réseaux sociaux, interdire leur utilisation aux adolescent·e·s illustre la politique de façade qui en découle : elle vise à apaiser un électorat adulte au lieu de s'attaquer aux causes profondes des dommages causés par la technologie.

Des militant·e·s pour les droits des enfants et des jeunes réclament depuis longtemps des solutions face aux fonctionnalités manipulatrices et aux atteintes à la vie privée auxquelles ils sont couramment confrontés sur les réseaux sociaux, dans les jeux vidéo et les robots conversationnels fonctionnant avec l’IA. Des organisations dirigées par des jeunes, comme ctrl+alt+reclaimDesign it for Us et Flippgen, appellent de leurs vœux des solutions plus nuancées, reflétant les expériences vécues par les enfants et les jeunes.

Et pourtant, ces appels à un changement systémique restent trop souvent sans écho, les responsables politiques privilégiant des solutions censées apporter des gains rapides pour « notre protection ». Il est primordial de lutter contre des risques tels que le cyberharcèlement, la manipulation psychologique à des fins sexuelles, la violence en ligne et l’usage problématique des réseaux sociaux, mais tenter d’exclure les jeunes qui comptent également sur ces plateformes pour interagir, s’informer et militer revient à balayer sous le tapis tout un ensemble de droits au nom d’une fausse promesse de sécurité. Les données provenant d’Australiemettent en évidence les failles de ce raisonnement : les enfants continuent d’accéder aux plateformes délétères dont ils étaient censés être préservés, tandis que ceux qui contournent l’interdiction ou ne sont jamais exclus restent exposés aux dangers que cette politique vise à combattre. Dans le même temps, les principaux obstacles aux droits numériques des enfants et des jeunes ne sont pas traités.

La surveillance en ligne devient normale dans la vie des enfants et des jeunes

Les enfants et les jeunes grandissent dans un monde où leurs données personnelles sont constamment collectées, tracées et partagées, depuis le moment où les plateformes en ligne et les publicitaires détectent une grossesse jusqu’à leurs premiers pas dans l’univers numérique à travers les vidéos et les jeux, mais aussi les écoles et les universités, qui surveillent de plus en plus les élèves à l’aide d’outils de protection, d’enregistrements biométriques des présences et d’analyses de performances et de gestion du comportement assistées par IA. Ainsi, les enfants sont formatés pour s'habituer à la surveillance exercée par un réseau largement invisible d'acteurs publics et privés, la plupart du temps sans consentement libre et éclairé.

La plupart des gouvernements qui débattent actuellement des restrictions à imposer aux adolescents sur les réseaux sociaux adhèrent allègrement à l’engouement pour l’IA dans l'éducation, invitant les grandes entreprises du secteur à collaborer pour introduire des chatbots dans les écoles. Or, les inquiétudes sont vives quant à l'absence de garanties en matière de droits de l'enfant concernant la vie privée en ligne, les éléments de conception manipulateurs, les résultats discriminatoires ou autrement préjudiciables, ainsi que le manque de données scientifiques sur les avantages et les inconvénients sur le plan éducatif.

Les données des enfants restent peu protégées et risquent d’être encore plus exposées par les outils de vérification de l’âge permettant d’appliquer les interdictions qui visent les adolescents. La tendance mondiale s’oriente vers des contrôles de l’âge plus stricts, ce qui présente de nouveaux risques en matière de recueil des données, d’incidents liés à la cybersécurité et de surveillance en ligne par des acteurs tant privés que publics. La France a esquivé la question de l'application de sa nouvelle loi interdisant l'accès aux adolescent·e·s afin d'éviter tout conflit avec la réglementation européenne, mais les « portefeuilles d'identité numériques » vont bientôt imprégner les expériences en ligne dans toute l'Union européenne, malgré les inquiétudes des expert·e·s en confidentialité.

Certains gouvernements, comme en Turquie et au Viêt-Nam, profitent de l'actualité liée à la sécurité des enfants et des jeunes en ligne pour proposer des mesures qui ne feront qu'aggraver les préoccupations relatives à la protection de la vie privée et à la liberté d'expression, qui touchent aussi bien les enfants que les adultes utilisant Internet.

Présenter les gouvernements comme une force au service du bien face à une répression numérique croissante

Le débat actuel omet les nombreuses utilisations abusives des technologies par les gouvernements dans le but de surveiller et de réduire au silence les enfants et les jeunes. La récente vague de manifestations influentes menées par la « Génération Z » dans divers contextes, notamment au Bangladesh, en Inde, au Népal, au Kenya, à Madagascar et au Pérou, met en évidence le pouvoir des jeunes connectés numériquement et à l’aise avec les réseaux sociaux.

Le revers de la médaille est que les gouvernements utilisent de plus en plus l’empreinte numérique et les traces de données des jeunes militant·e·s à des fins de censure et de répression. Lorsque des étudiant·e·s sont descendus dans les rues de Delhi pour réclamer la démission du ministre de l’Éducation, le gouvernement indien a réagi  en coupant d’abord les services de données mobiles dans des quartiers du centre-ville, puis en s’attaquant à l’application fonctionnant via Bluetooth vers laquelle ils s’étaient tournés pendant cette coupure. Au Kenya, Amnistie internationale a constaté que les autorités ont instrumentalisé le harcèlement et la surveillance en ligne pour réprimer les manifestations nationales menées par la jeunesse en 2024 et 2025. D’ores et déjà, les outils d’analyse des mégadonnées augmentent fortement les capacités de surveillance des États, facilitant ainsi la répression tant à l’encontre des migrant·e·s que des manifestant·e·s.

Tous ces facteurs constituent des menaces majeures pour les droits numériques des enfants et des jeunes, que la « fixette » étriquée sur l'interdiction des réseaux sociaux écarte du champ de réflexion. Les politiques qui tentent d'exclure les jeunes au lieu de collaborer avec eux sont vouées à l'échec, comme le démontrent avec force les adolescent·e·s australiens et les étudiant·e·s indiens.

Rien sur nous sans nous

Les enfants et les jeunes doivent enfin être véritablement pris en compte dans toute leur diversité, en tant qu’experts essentiels de leurs propres expériences, si l’on veut que leurs droits et leur sécurité ne soient pas réduits à une simple étape vers un contrôle accru d’Internet et une privation délibérée de leurs droits.

Au lieu de se limiter à des initiatives ponctuelles et purement symboliques, les gouvernements doivent créer des occasions permettant aux enfants de contribuer à l'élaboration des politiques numériques de manière sûre et constructive, en rendant compte de la façon dont leurs apports sont intégrés, tout comme les entreprises technologiques doivent co-concevoir leurs produits avec les enfants et les jeunes lorsqu’ils leur sont destinés.

Les autorités de régulation doivent œuvrer à façonner un avenir numérique positif, en investissant dans la maîtrise du numérique et en élaborant des politiques qui préservent et valorisent les bénéfices du monde numérique, au lieu de se contenter d’en atténuer les préjudices. Aussi faut-il protéger efficacement la vie privée des enfants et des adultes, réglementer les services en ligne en imposant que les utilisateurs·trices aient réellement choix et capacité d’action et en interdisant les fonctionnalités manipulatrices, restreindre le pouvoir des géants de la Tech et fixer de vraies limites aux pouvoirs de surveillance des États.

« Nul ne devrait avoir à choisir entre sa sécurité et sa liberté d'expression », écrivait récemment Mark Igathe, un lycéen kenyan, dans sa rédaction qui a remporté le concours annuel d’écriture sur les droits numériques organisé par Amnesty Kenya. Les responsables politiques seraient bien inspirés d’accorder davantage de place et d’attention à ces voix.