• 12 Mar 2026
  • Haïti
  • Communiqué de presse

Lutter pour le droit d’exister : entretien avec Pascale Solages, coordinatrice générale de Nègès Mawon

Pascale Solages est la co-fondatrice et la coordinatrice générale de Nègès Mawon, organisation féministe créée en Haïti en 2015, qui fournit aux victimes de violences sexuelles et liées au genre un accès aux services et soins de santé, et qui promeut le militantisme féministe par le biais de l’art, de l’éducation des filles et du plaidoyer.

Haïti traverse actuellement une crise sociale, politique et humanitaire sans précédent. La violence s’est intensifiée en 2021, après l’assassinat du président Jovenel Moïse. Depuis, des groupes criminels ont pris le contrôle de Port-au-Prince, la capitale, et les efforts fournis à plusieurs reprises pour rétablir la paix dans le pays n’ont pas eu le succès escompté.

Cet entretien fait partie d’une série d’articles qui mettent en avant le travail extraordinaire des militant·e·s et des organisations haïtien·ne·s qui font une différence, en particulier dans la vie des populations touchées par la violence en Haïti.

Pascale, qu’est-ce qui vous a poussée à vous lancer dans ce travail ?

Je suis membre d’organisations féministes depuis 2008, j’avais 19 ans à l’époque. J’ai commencé à m’engager dans des groupes féministes tels que la Fondation Toya. En 2015, j’ai décidé de créer ma propre organisation parce que je voulais faire les choses différemment. Je voulais créer un festival féministe, c’était la première fois qu’une organisation féministe en Haïti utilisait l’art de cette manière. Je voulais aussi construire une structure pour soutenir cette vision.

Mon engagement féministe découle également de mes propres expériences. Dès mon plus jeune âge, j’ai été témoin de violences liées au genre dans ma famille. J’ai grandi avec des images de mon père battant ma mère. J’ai également été victime de violences sexuelles à l’âge de huit ans. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait, et ça a été un parcours extrêmement solitaire. Je n’avais personne à qui parler et personne pour expliquer ce qui se passait.

Il m’a fallu des années pour trouver des gens qui m’ont aidée à comprendre et à guérir de ce traumatisme. Je voulais créer l’espace dont j’avais besoin en tant que jeune fille, pour d’autres femmes et filles qui avaient également subi des violences sexuelles. Cet espace est autant le fruit de ma propre expérience en tant que fille et femme haïtienne, que du beau travail que j’ai accompli avec d’autres féministes à travers le pays. Toutes les femmes auprès desquelles j’ai appris tout au long de ce parcours m’ont donné envie de créer Nègès Mawon.

Comment la mission de l’organisation a-t-elle évolué au fil du temps, notamment au vu de la récente crise en Haïti ?

Nous avons choisi le nom Nègès Mawon car il reflète notre vision en tant que femmes noires et haïtiennes, et il a une signification importante, liée à notre histoire nationale. Haïti est la première République noire et c’est un pays fondé sur les principes de liberté et d’humanité pour tous et toutes.

Nègès Mawon symbolise la résistance. Ce nom nous rappelle les esclaves qui ont fui les colonies, combattu l’oppression et revendiqué leur liberté tout en aidant les autres à être libres. Des milliers de femmes se sont battues pour cette nation, même si leurs noms ne figurent pas dans les livres d’histoire. Nous luttons contre cette invisibilité, contre les héritages coloniaux et contre le contrôle étranger encore d’actualité.

Aujourd’hui, nous nous battons contre tous les défis rencontrés par les femmes haïtiennes : nous luttons pour notre liberté, notre humanité et notre bien-être. Nous nous inspirons du féminisme noir et des mouvements féministes africains pour restaurer notre dignité et défendre nos vies.

Comment la crise actuelle affecte-t-elle les femmes et les filles en Haïti ?

Haïti fait face à une crise politique, économique, sociale et sécuritaire. Rien que pendant les six premiers mois de 2025, plus de 1 000 personnes ont été tuées et plus de 1,2 million déplacées. Ma propre famille a été déplacée, ainsi que bon nombre des membres de notre personnel.

Les gangs qui contrôlent les territoires utilisent la violence sexuelle comme arme de domination. Les femmes et les filles ont un accès limité à l’éducation, aux soins de santé, aux espaces de direction, et même à des espaces publics sûrs. Leur droit de rêver d’un avenir où elles peuvent être libres et en sécurité est menacé.

Les femmes et les filles sont les premières victimes de cette crise. Elles ont toutes besoin de sécurité et elles devraient en bénéficier en tant que citoyennes. La société civile et les organisations féministes n’ont pas assez de ressources pour répondre à l’ampleur des besoins. Nous n’avons pas assez de temps, de fonds, de personnel ou d’énergie pour soutenir toutes les personnes qui méritent d’être aidées.

Quel type de soutien apportez-vous aux filles et aux femmes ?

Une grande partie de notre travail consiste à soutenir les victimes de violences sexuelles. Nous avons un réseau qui comprend : des infirmières, des sages-femmes et des médecins qui fournissent des soins médicaux, des avocats qui fournissent un soutien juridique, et des thérapeutes qui offrent des services psychologiques. Nous-mêmes offrons une assistance économique aux victimes de violence, quelle qu’elle soit, notamment sexuelle. Notre refuge permet aux femmes et aux filles d’avoir un endroit sûr où séjourner, guérir, reconstruire leur vie et accéder à des opportunités qui favorisent l’autonomie économique.

Nous soutenons également les filles qui ne peuvent pas aller à l’école, en couvrant les dépenses connexes et en proposant des ateliers et des programmes d’éducation sexuelle. De plus, grâce à notre programme de légalisation de l’avortement, nous aidons les femmes à accéder à des services d’avortement sûrs et légaux. C’est essentiel, car l’avortement non médicalisé est l’une desprincipales causes de mortalité maternelle en Haïti, en particulier chez les filles qui tombent enceintes après un viol.

Quels sont les défis les plus urgents auxquels vous faites face ?

La sécurité est notre plus grand défi. Nous avons déménagé notre bureau à trois reprises en raison de menaces, d’extorsion et de harcèlement. Certains membres du personnel, dont moi-même, ont dû quitter le pays temporairement pour des raisons de sécurité. Nous avons élaboré des protocoles de sécurité complets pour nos espaces, nos déplacements et nos activités afin de créer un espace sûr pour les filles, les femmes et notre équipe.

Fournir des services juridiques fait de nous une cible et rend notre travail très dangereux. Les gangs pensent que nous collaborons avec les forces de l’ordre. Le manque de reddition de comptes de la part du gouvernement augmente les risques.

Qu’aimeriez-vous que plus de gens à travers le monde comprennent à propos des organisations haïtiennes ?

Nous travaillons et nous nous battons chaque jour pour survivre, pour rester libres et pour aider les autres à être libres. Les femmes haïtiennes sont victimes de ce qui se passe dans le pays, mais nous sommes aussi des agents de changement : nous construisons la communauté et le pays que nous voulons voir.

Un certain discours affirme que les Haïtiens sont incapables de se gouverner eux-mêmes, de construire leur pays et de contribuer aux discussions mondiales. Nous voulons changer ce discours. Les femmes haïtiennes sont des citoyennes à la fois d’Haïti et du monde. Nous avons le droit d’occuper les espaces où sont prises les décisions qui concernent notre avenir.

Haïti, ce n’est pas seulement la violence, la corruption et une mauvaise gouvernance. C’est un beau peuple et un beau pays qui a, pendant des siècles, contribué à la liberté d’autres nations. Les femmes faisaient partie de cette histoire, il ne faut pas l’oublier. Nous continuerons de parler et de nous battre, même lorsque c’est difficile. Nous sommes des meneuses qui contribuent à la lutte mondiale pour les droits des femmes, en résistant au fascisme, au sexisme et au racisme partout sur la planète.

Pourriez-vous nous raconter une histoire qui vous motive ?

Nous avons soutenu une femme, qui fait maintenant partie de notre programme. Il y a quelques mois, elle vivait seule dans un camp de personnes déplacées, où elle a été violée et est tombée enceinte. Elle a eu de graves complications et elle est venue dans nos locaux parce qu’elle n’avait nulle part où aller.

Notre personnel l’a accompagnée à l’hôpital. Elle souffrait de prééclampsie et avait besoin de soins d’urgence. Le personnel est resté avec elle pendant deux nuits parce qu’elle n’avait aucun membre de sa famille pour la soutenir. Finalement, elle a donné naissance à une belle petite fille et elle est en sécurité maintenant.

Nous avons pris en charge tous les frais médicaux et elle séjourne dans notre refuge. Cette femme – avec son bébé, sa vie, son avenir – nous rappelle pourquoi nous continuons. Même si nous aidons une femme, une fille à la fois, c’est important et cela en vaut la peine.

Quel message voudriez-vous transmettre au gouvernement haïtien ?

Faites votre travail. Des millions de personnes, de femmes et de filles souffrent. Des milliers de personnes sont en train de mourir. Les gens perdent espoir ainsi que la force de se battre, et l’avenir radieux pour les filles et les garçons dans ce pays disparaît.

Nous faisons notre part en tant que société civile, mais nous ne pouvons pas remplacer l’État. Le gouvernement a les ressources et l’autorité nécessaires. Il doit agir avec responsabilité et rendre des comptes.

Quel message voudriez-vous transmettre à la communauté internationale ?

Nous demandons à nos partenaires et à la communauté internationale de continuer à fournir un soutien financier, mais aussi de nous appuyer dans nos efforts de plaidoyer et d’éducation.

Donnez aux organisations locales la possibilité de s’exprimer, de défendre leurs communautés et de représenter les personnes qu’elles servent. Nos voix comptent. Respectez notre souveraineté, notre expertise et notre droit de parler en notre nom. Écoutez les gens. Écoutez les organisations locales et les militant·e·s.

En tant que féministe haïtienne, il est très important pour moi que le monde continue de s’intéresser à Haïti. Nous savons qu’il y a des crises partout. Nous avons des sœurs qui souffrent en Palestine, en Afghanistan, au Soudan, au Congo et ailleurs. Nous exprimons notre solidarité envers elles. Mais nous demandons aussi : n’oubliez pas Haïti. Incluez les femmes haïtiennes dans les décisions relatives au financement et aux politiques. La crise se déroule en ce moment, et nous avons besoin d’aide maintenant.

Qu’espérez-vous pour l’avenir ?

Pour les femmes et les filles haïtiennes, j’espère quelque chose de simple : le droit d’exister. Le droit de vivre sans se demander si elles survivront aux prochaines 24 heures. Le droit de connaître la sécurité, la joie, la dignité et une réelle humanité. J’espère qu’un jour, nous serons dans un pays où nous n’aurons pas à nous battre pour notre vie à chaque seconde.