Géorgie. Les autorités ont construit un système coordonné afin d’étouffer l’opposition et de consolider le pouvoir
La Géorgie connaît l’une des plus graves érosions de la situation des droits humains depuis son indépendance, alors que le parti au pouvoir recourt de plus en plus souvent à des pratiques autoritaires pour conserver sa mainmise sur le pouvoir, dans un contexte de mécontentement croissant de la population face à son attitude concernant l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie et les relations de la Géorgie avec l’Union européenne, a déclaré Amnistie internationale lundi 15 juin.
Un nouveau rapport, intitulé Anatomy of Repression - Georgia: 500 Days of Protest, Crackdown and Resilience, décrit comment le gouvernement dirigé par le parti Rêve géorgien a utilisé la désinformation comme une arme pour justifier la répression et discréditer celles et ceux qui le critiquent, a abusé de sa majorité parlementaire pour faire adopter à la hâte des lois répressives, a instrumentalisé les tribunaux et la police pour poursuivre ses opposant·e·s, et a brutalement réprimé les manifestations dans le cadre de son offensive généralisée contre l’exercice des droits humains. Ces vastes mesures ont eu pour effet d’ériger en infraction l’opposition pacifique.
« Ce qui s’est passé en Géorgie ces trois dernières années illustre la rapidité avec laquelle des gouvernements peuvent transformer les institutions de l’État en puissants outils de répression afin de renforcer leur propre pouvoir », a déclaré Denis Krivosheev, directeur adjoint pour l’Europe de l’Est et l’Asie centrale à Amnistie internationale.
« Les autorités géorgiennes se sont servies de la désinformation, d’une législation abusive, de violences policières et de l’injustice des tribunaux comme d’armes pour se protéger des menaces potentielles pesant sur leur pouvoir. Elles ont dans les faits créé un système dans lequel l’opposition pacifique est traitée comme un crime, la société civile est considérée comme un ennemi national, les journalistes indépendants sont harcelés, poursuivis en justice et réduits au mode de survie, et où les victimes de violences policières sont privées de justice et persécutées. Les droits humains et l’espace civique ont subi l’un des revers les plus graves depuis que la Géorgie a retrouvé son indépendance. »
Diabolisation des détracteurs et lois répressives
Depuis 2022, le gouvernement réagit avec agressivité face à la multiplication des manifestations et des critiques du public concernant son approche de la guerre d’agression menée par la Russie en Ukraine et de la perspective d’une adhésion de la Géorgie à l’UE.
Les personnes formulant des critiques qui sont issues de l’opposition politique, de la société civile et des médias ont été présentées comme des agents de l’« État profond » soutenus par l’étranger, des « traîtres » et des « radicaux » cherchant à porter atteinte à la souveraineté de la Géorgie. Parallèlement, une série de lois a été adoptée afin de soumettre les personnes et les entités recevant des financements étrangers et impliquées dans des « activités politiques », à la définition très large, à des conditions d’enregistrement plus strictes et à une surveillance intrusive, ainsi qu’au risque de gel des avoirs, d’enquêtes pénales et d’emprisonnement.
Parmi les principales mesures figurent la Loi de mai 2024 relative à la transparence de l’influence étrangère, la Loi d’avril 2025 sur l’enregistrement des agents étrangers, ainsi que des modifications apportées à la Loi relatives aux subventions, au Code des infractions administratives et à la Loi sur les associations politiques.
Des dizaines d’organisations de la société civile ont alors été contraintes de réduire leurs effectifs, de suspendre leurs activités ou de fonctionner en mode de survie. Tamta Mikeladze, directrice du Centre pour la justice sociale, dont les comptes ont été gelés, a déclaré : « Ils ont tué notre organisation, notre institution, et ça a été une catastrophe, pour être honnête. À l’heure actuelle, nous poursuivons notre travail sur une base bénévole.
Des journalistes critiques envers le gouvernement ont subi des pressions similaires. Mariam Nikuradze a déclaré à Amnistie internationale : « Il n’a jamais été aussi dangereux d’être journaliste en Géorgie […] Les difficultés viennent de toutes parts : sécurité physique, législation restrictive, sécurité numérique, poursuites pénales, campagnes de dénigrement menées par le gouvernement, instabilité financière et rétrécissement de l’espace dédié à notre travail. »
Répression implacable en réponse aux manifestations en cours
La réintroduction en avril 2024 de la Loi relative à la transparence de l’influence étrangère, une loi qui étoufferait les organisations de la société civile, a suscité des manifestations de masse qui ont été réprimées avec brutalité : des manifestant·e·s pacifiques ont été frappés, aspergés de gaz lacrymogène et de canons à eau, et visés illégalement par des balles en caoutchouc, souvent sans avertissement ni voies de dispersion sûres.
D’autres manifestations ont éclaté après les résultats contestés des élections législatives d’octobre 2024 et l’annonce par le parti au pouvoir, en novembre 2024, d’une « pause » de quatre ans dans les négociations d’adhésion à l’UE. Des manifestant·e·s ont été victimes d’arrestations arbitraires, d’un recours illégal à la force, de coups violents et d’autres actes de torture ou de mauvais traitements. Beaucoup ont dit avoir été pris au piège par des cordons de police, exposés à des agents chimiques irritants, contraints de passer un par un par des « couloirs de passage à tabac » et roués de coups pendant leur détention et à l’intérieur des véhicules de police.
Le 3 décembre 2024, Aleksandre Tirkia a été touché à la tête par une grenade lacrymogène lors d’une manifestation à Tbilissi. Alors âgé de 22 ans, il a souffert de fractures au crâne et au visage, de lésions cérébrales et de graves blessures à l’œil gauche.
« C’était un tir destiné à tuer. Ils nous ont visés avec du gaz lacrymogène. Mes yeux brûlaient terriblement, et il est devenu très difficile de respirer. J’ai essayé de partir, mais nous étions encerclés. Nous étions bloqués de tous les côtés - devant, derrière, même dans les petites rues sur le côté. C’est là que la grenade m’a touché. J’ai commencé à ressentir une douleur insupportable à la tête. Cette souffrance était si intense que ce moment a disparu de ma mémoire », a-t-il déclaré à Amnistie internationale.
Les données du Bureau du défenseur des droits montrent que 78 à 88 % des personnes arrêtées par les forces de sécurité ont signalé avoir subi des mauvais traitements pendant leur détention en 2024-2025. Au seul mois de novembre 2024, plus de 300 manifestant·e·s placés en détention ont signalé de graves violences physiques, et plus de 80 d’entre eux ont dû être hospitalisés pour des commotions cérébrales, des fractures et des fêlures. La police a aussi beaucoup recouru à la violence fondée sur le genre, notamment à des insultes sexistes, des menaces de violences sexuelles et des fouilles à nu illégales et dégradantes, en particulier contre des femmes participant aux manifestations, dans le cadre d’une campagne plus large visant à intimider et à punir les manifestant·e·s pacifiques.
Procès iniques pour les manifestant·e·s et impunité pour la police
Les tribunaux géorgiens ont été cooptés par le gouvernement pour approuver systématiquement les requêtes de procureurs contre des manifestant·e·s et appliquer des lois qui bafouent les droits à la liberté d’expression et de réunion pacifique. Des juges ont arbitrairement imposé des amendes d’un montant exorbitant, des détentions administratives et des peines de prison dans des affaires liées aux manifestations, à l’issue de procès iniques, et 150 personnes sont injustement maintenues en détention.
En décembre 2024, des manifestant·e·s ont été visés par de lourdes amendes parce qu’ils s’étais tenus sur la chaussée lors d’une manifestation - environ 1 800 dollars des États-Unis, soit plus du double du salaire mensuel moyen national. Au mois de décembre 2025, ils avaient également été sanctionnés pour s’être tenus sur le trottoir.
Gota Chanturia, enseignante et militante, risque d’être condamnée à des amendes totalisant environ 130 000 dollars des États-Unis, pour avoir simplement participé à des manifestations pacifiques.
Elle a déclaré à Amnistie internationale : « Je n’ai aucun moyen de les payer. C’est simplement leur manière de nous terroriser et d’essayer de nous empêcher de manifester […] Mes comptes bancaires sont gelés, je ne peux pas gagner ma vie, et à tout moment, ils pourraient m’arrêter et saisir notre maison. »
Les autorités ont systématiquement manqué à leur devoir de demander des comptes à la police pour les violations des droits humains commises dans le cadre de la répression de l’opposition. Des centaines de manifestant·e·s ont comparu devant les juges avec des blessures visibles et ont dénoncé des actes de torture ou d’autres mauvais traitements infligés par des responsables de l’application des lois, sans aucun résultat. Dans le seul cas de ce type à ce jour, cinq policiers ont été inculpés en mai 2026 d’abus de pouvoir pour avoir agressé des manifestant·e·s, après que leurs infractions présumées ont été révélées par un reportage télévisé indépendant.
Amnistie internationale appelle l’État géorgien et les autorités locales, ainsi que le Parlement et le pouvoir judiciaire, les acteurs internationaux et privés, à prendre des mesures urgentes pour mettre fin au recours à des pratiques autoritaires visant à réduire au silence l’opposition, à affaiblir l’espace civique, l’état de droit et les droits humains.
Les autorités géorgiennes doivent abroger les lois qui restreignent indûment les droits à la liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique, libérer toutes les personnes détenues uniquement pour avoir exercé pacifiquement leurs droits humains, faire respecter l’état de droit et l’indépendance du pouvoir judiciaire, et garantir des nouveaux procès équitables dans toutes les affaires en cours liées aux manifestations.
Les autorités doivent également diligenter dans les meilleurs délais des enquêtes indépendantes et efficaces sur toutes les allégations de torture, d’autres mauvais traitements et de recours illégal à la force par les forces de l’ordre et les groupes affiliés à l’État, et accorder des réparations adéquates à toutes les personnes lésées. La communauté internationale doit veiller à ce que les violations des droits humains et crimes relevant du droit international commis en Géorgie, soient recensées, et qu’elles donnent lieu à des enquêtes et des poursuites, notamment en explorant différentes possibilités aux niveaux national, régional et international.