Égypte. Des personnes réfugiées vivent cachées en raison des arrestations arbitraires et des expulsions illégales menées dans un contexte de répression
Ces derniers mois, les autorités égyptiennes ont relancé leur campagne de détentions arbitraires et d’expulsions illégales visant des personnes réfugiées et demandeuses d’asile au seul motif de leur situation irrégulière au regard de la législation relative à l’immigration, ce qui constitue une violation flagrante du principe de « non-refoulement » et de la loi égyptienne relative à l’asile, a déclaré Amnistie internationale le 16 février 2026. Parmi les personnes expulsées illégalement ou placées arbitrairement en détention dans l’attente de leur expulsion figurent des personnes réfugiées et demandeuses d’asile enregistrées auprès du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).
Depuis fin décembre 2025, dans tout le pays, des policiers en civil arrêtent arbitrairement des personnes originaires de Syrie, du Soudan, du Soudan du Sud et d’autres pays d’Afrique subsaharienne, après des contrôles d’identité dans la rue ou sur leur lieu de travail. Les personnes ne pouvant pas produire de permis de séjour en cours de validité sont emmenées dans des fourgons banalisés, même si elles présentent des cartes du HCR.
« Les personnes réfugiées qui ont fui la guerre, la persécution ou des crises humanitaires ne devraient pas être forcées à vivre chaque jour dans la peur d’être arrêtées arbitrairement et renvoyées vers un lieu où elles risquent d’être victimes de graves atteintes aux droits humains. En expulsant de force des personnes réfugiées et demandeuses d’asile, les autorités égyptiennes bafouent non seulement le droit international relatif aux droits humains et aux personnes réfugiées, mais également les protections garanties par la loi relative à l’asile adoptée récemment par le pays lui-même et interdisant le “refoulement” de personnes reconnues comme réfugiées », a déclaré Mahmoud Shalaby, chercheur sur l’Égypte et la Libye à Amnistie internationale.
« Craignant d’être arrêtées et expulsées, des familles ont été contraintes de vivre cachées chez elles, dans l’incertitude et dans l’impossibilité de travailler ou de suivre des études. De nombreuses personnes luttent pour survivre après l’arrestation ou l’expulsion du principal soutien de famille. Les autorités égyptiennes doivent libérer immédiatement toutes les personnes réfugiées et demandeuses d’asile détenues arbitrairement pour des motifs liés uniquement à l’immigration et cesser d’expulser des personnes ayant le droit à une protection au titre du droit international. »
Amnistie internationale a recueilli des informations sur l’arrestation arbitraire par les forces de sécurité de 22 personnes réfugiées et demandeuses d’asile, dont un enfant et deux femmes, à leur domicile, dans la rue ou à des points de contrôle entre fin décembre 2025 et le 5 février 2026, dans les gouvernorats du Caire, de Guizeh, de Qalyubia et d’Alexandrie. Les personnes arrêtées et placées en détention sont des personnes réfugiées et demandeuses d’asile originaires du Soudan, de Syrie et du Soudan du Sud, dont 15 sont enregistrées auprès du HCR.
Parmi ces personnes, un demandeur d’asile syrien qui était enregistré auprès du HCR a été expulsé par les forces de sécurité. Les 21 autres personnes risquent toujours d’être expulsées, les autorités ayant déjà engagé leur procédure d’expulsion, alors même que des procureurs ont ordonné la libération de 19 d’entre elles, et que trois ont des rendez-vous de renouvellement de leur permis de séjour programmés avec les services de l’immigration.
Aucun chiffre sur les expulsions de Syrien·ne·s n’est disponible, mais des ONG égyptiennes ont tiré la sonnette d’alarme quant à l’augmentation des expulsions illégales de ressortissant·e·s syriens à la mi-janvier. Le 17 janvier, l’ambassade syrienne au Caire a déclaré avoir reçu des informations des autorités égyptiennes selon lesquelles elles menaient des « campagnes régulières de vérification des permis de séjour ». L’ambassade a conseillé aux personnes syriennes de toujours avoir avec elles un permis de séjour en cours de validité.
Le 31 janvier, l’ambassadeur soudanais au Caire a déclaré lors d’une conférence de presse que 207 ressortissant·e·s soudanais avaient été renvoyés d’Égypte en décembre 2025 et 371 en janvier 2026, sans préciser si ces expulsions avaient été menées par les forces de sécurité ou si des personnes avaient été forcées à retourner chez elles dans le cadre de programmes coordonnés par l’ambassade soudanaise et les autorités égyptiennes afin d’éviter la détention illimitée ou le risque d’arrestation. Il a ajouté qu’environ 400 ressortissant·e·s soudanais étaient actuellement détenus en Égypte, sans préciser les motifs de ces détentions.
Depuis que le conflit armé a éclaté au Soudan en 2023, les autorités égyptiennes mènent régulièrement des contrôles d’identité renforcés visant les personnes étrangères, arrêtant celles ne pouvant pas produire de papiers en règle et les expulsant par la suite. Le gouvernement égyptien ne publie pas de chiffres officiels sur les expulsions. En janvier 2026, 1 099 024 personnes réfugiées et demandeuses d’asile étaient enregistrées auprès du HCR.
Amnistie internationale s’est entretenue avec un ancien détenu, quatre proches de réfugiés et demandeurs d’asile détenus, l’amie d’une personne demandeuse d’asile ayant été libérée, un avocat représentant des personnes détenues, quatre réfugiés et demandeurs d’asile dont les familles sont confinées chez elles en raison de la répression et deux militant·e·s locaux. L’organisation s’est également entretenue avec deux membres du personnel de la Commission égyptienne pour les droits et les libertés (ECRF) et l’Initiative égyptienne pour les droits de la personne (EIPR), qui ont tous deux constaté des cas de détention arbitraire et d’expulsions illégales de personnes réfugiées et demandeuses d’asile.
Des personnes arrêtées alors qu’elles avaient rendez-vous avec les services de l’immigration et disposaient de cartes du HCR
Le gouvernement égyptien exige que toutes les personnes étrangères en situation « irrégulière » dans le pays régularisent leur situation en obtenant le parrainage d’une personne de nationalité égyptienne et en s’acquittant de frais de 1 000 dollars des États-Unis. Les personnes réfugiées et demandeuses d’asile enregistrées auprès du HCR ne sont pas soumises à ces conditions lorsqu’elles renouvellent leur permis de séjour.
Nombre des personnes réfugiées et demandeuses d’asile arrêtées depuis fin décembre 2025 avaient des rendez-vous programmés à la Direction Générale des Passeports et de la Nationalité du ministère de l’Intérieur, en vue de renouveler leur permis de séjour. Ces rendez-vous sont souvent repoussés en raison des retards de traitement du gouvernement : des personnes réfugiées et demandeuses d’asile ont déclaré avoir attendu jusqu’à trois ans pour avoir un rendez-vous.
Certaines personnes réfugiées ou demandeuses d’asile ont été arrêtées arbitrairement alors même qu’elles avaient présenté des cartes du HCR. La mère d’un garçon sud-soudanais de 10 ans titulaire d’un permis de séjour en règle a déclaré à Amnistie internationale qu’elle avait choisi de le garder chez elle après avoir entendu que la police confisquait les documents valides de personnes réfugiées.
Ses craintes sont fondées. Amnistie internationale a recueilli des informations sur le cas d’Eisa, un réfugié érythréen de 20 ans enregistré auprès du HCR et titulaire d’un permis de séjour égyptien en règle. Sa mère a déclaré que des policiers avaient confisqué sa carte du HCR et son permis de séjour et lui avaient dit : « La prochaine fois, nous t’arrêterons sans papiers et tu seras placé en détention et expulsé. »
Le 23 janvier, la police a arrêté Ahmed, un demandeur d’asile syrien de 40 ans enregistré auprès du HCR, dans une rue de la Ville du 6 octobre (gouvernorat de Guizeh), tout juste six jours avant son rendez-vous avec la Direction Générale des Passeports et de la Nationalité en vue du renouvellement de son permis de séjour.
Le lendemain, des procureurs ont ordonné sa libération dans l’attente d’enquêtes sur les accusations liées à son séjour irrégulier en Égypte et ont demandé qu’il soit présenté aux « autorités administratives compétentes », à savoir le ministère de l’Intérieur. Pourtant, la police a refusé de le libérer et l’a présenté à l’Agence Nationale de Sécurité, à l’autorité chargée de l’immigration et à l’ambassade syrienne afin de confirmer son identité, dans le cadre de procédures d’expulsion.
Expulsions forcées et « refoulement »
Début février, la police a informé l’avocat d’Ahmed que si sa famille ne lui achetait pas un billet d’avion pour la Syrie, il resterait en détention indéfiniment. Sa famille a obéi et, malgré l’ordre du procureur de le libérer, des responsables des services de sécurité ont expulsé Ahmed, qui vivait en Égypte depuis 12 ans, depuis qu’il avait fui le conflit armé en Syrie. Il n’a bénéficié d’aucune évaluation individuelle des risques auxquels il pourrait être confronté à son retour en Syrie.
Parmi les personnes réfugiées ou demandeuses d’asile risquant actuellement d’être expulsées qu’Amnistie internationale a recensées, 19 se trouvent dans cette situation alors que des procureurs ont ordonné leur libération dans l’attente d’une enquête sur les accusations liées à l’immigration. La police les maintient en détention malgré ces ordres de libération et aucun recours judiciaire ne leur permet de contester la légalité de leur détention.
Les proches des deux autres personnes dans ce cas recensées par Amnistie internationale ne savaient pas si elles avaient été présentées à des procureurs.
Suivant le même schéma que dans le cas d’Ahmed, le ministère de l’Intérieur a déjà commencé à présenter les personnes détenues à diverses autorités et à leurs représentant·e·s diplomatiques dans le cadre de procédures d’expulsion.
Le principe de « non-refoulement » interdit aux États d’envoyer des personnes dans des endroits où elles courraient un risque réel de subir de graves violations des droits humains. Même la législation égyptienne relative à l’asile, présentant pourtant de nombreuses insuffisances, interdit l’extradition de « personnes ayant obtenu le statut de réfugié·e·s » vers leur pays d’origine ou de résidence habituelle, bien que d’autres dispositions permettent implicitement des exceptions, sans garanties en matière de procédure régulière, sous couvert de motifs excessivement vagues liés à la « sécurité nationale et l’ordre public ».
Amnistie internationale s’oppose aux renvois forcés de ressortissant·e·s soudanais vers le Soudan, où le conflit armé en cours entraîne de graves violations du droit international humanitaire et relatif aux droits humains, et notamment de nombreuses victimes civiles. De même, le HCR maintient sa position contre tous les renvois forcés de ressortissant·e·s syriens, en raison de la situation sécuritaire instable et des risques persistants que posent les groupes armés contrôlant certaines villes.
Conséquences dévastatrices pour les moyens de subsistance et le droit à l’éducation
La répression a eu des conséquences dévastatrices pour les familles de personnes réfugiées, affectant particulièrement leur droit à l’éducation et au travail. Trois familles, toutes enregistrées auprès du HCR, ont déclaré à Amnistie International qu’elles avaient cessé d’envoyer les enfants à l’école ou à l’université, de peur qu’ils soient arrêtés faute de permis de séjour en cours de validité.
Une famille a déclaré ne pas avoir pu obtenir de rendez-vous pour renouveler son permis de séjour expiré, car elle n’avait pu contacter le HCR (qui prend les rendez-vous au nom des autorités égyptiennes) ni en personne dans le seul bureau de l’organisation dans le pays, en raison des longues files d’attente, ni par téléphone. Les parents d’une autre famille ont déclaré que le rendez-vous de leur fils était prévu en 2027.
Certaines personnes réfugiées et demandeuses d’asile ont arrêté de travailler ou ont limité leur travail pour prendre moins de risques d’être arrêtées. Ahmed, un demandeur d’asile sud-soudanais de 26 ans enregistré auprès du HCR, était enseignant dans trois écoles. Il a démissionné de deux écoles et travaille maintenant dans un établissement près de chez lui, afin de limiter au maximum ses déplacements hors de chez lui, car son permis de séjour a expiré et son rendez-vous de renouvellement est prévu en 2028.
Amina, mère célibataire soudanaise de 49 ans et réfugiée enregistrée auprès du HCR, a déclaré à Amnistie internationale qu’elle était obligée de mendier dans la rue pour subvenir aux besoins de ses deux filles, depuis que son fils Moaatz, qui était le principal soutien de famille, avait été arrêté dans le cadre de la récente répression. Le 28 janvier, la police a arrêté Moaatz, qui est demandeur d’asile enregistré auprès du HCR, pendant qu’il faisait de la vente ambulante au Caire, car il n’avait pas de permis de séjour en cours de validité. Son rendez-vous de renouvellement est prévu pour 2027.
« En tant que proche partenaire de l’Égypte dans le domaine migratoire et grand donateur du HCR, l’Union européenne doit demander instamment au gouvernement égyptien de prendre des mesures concrètes et vérifiables en vue de protéger les droits des personnes réfugiées et migrantes, de veiller à ce que le HCR puisse accéder sans entrave à tous les lieux de détention où se trouvent des personnes réfugiées, demandeuses d’asile et migrantes et de permettre aux personnes de déposer une demande de protection internationale, qui devra faire l’objet d’un examen équitable », a déclaré Mahmoud Shalaby.
« L’Union européenne et d’autres pays doivent par ailleurs renforcer le partage des responsabilités en élargissant les possibilités de réinstallation et en créant de nouvelles voies d’admission sûres et légales pour les personnes nécessitant une protection internationale, notamment sous la forme de visas humanitaires, de programmes de mobilité pour les étudiant·e·s et les travailleur·euse·s et d’initiatives de parrainage citoyen. »