• 1 déc 2023
  • Colombie
  • Article d'opinion

Nous risquons toujours notre vie pour défendre les fleuves, les rivières et les marécages de Colombie

Yuly Andrea Velásquez Briceño

Les fleuves, les rivières et les marécages ont toujours eu beaucoup d’importance pour moi. Ils sont une source de revenus et de bien-être économique et social pour de nombreuses populations du département de Santander et d’autres régions de Colombie. Dans le contexte de la crise climatique actuelle, leur importance est plus vitale encore pour le monde entier. Or, défendre nos fleuves, nos rivières, nos marécages et l’environnement contre la corruption et la pollution revient à mettre nos vies en danger.

J’ai grandi dans une grande famille, entourée d’amour. Nous vivions en face de Barrancabermeja, sur la rive du fleuve Magdalena, dans une vieille maison faite de bois et de feuilles de zinc. En 1990, mes grands-parents m’ont appris à prendre soin de l’eau, car nous dépendions du fleuve pour nous alimenter, tant en eau potable qu’en poisson que nous capturions. Je pouvais voir de près de grands poissons-chats qui faisaient trois fois ma taille, comme les bagres et les blanquillos, ainsi que des crabes et une multitude de poissons (doradas, arencas, barbudos et coroncoros).

Enfant, j’emmenais le poisson dans des bassines pour le vendre dans le voisinage, afin d’aider à subvenir à nos besoins. J’ai eu une enfance heureuse. Pour faire disparaître la tristesse, il nous suffisait de nous baigner dans le fleuve, où tout le monde a appris à nager et à ramer en canoë.

Pourtant, la violence n’était jamais loin à cette époque. En 1999, une balle perdue des guerrillas a tué mon petit frère de cinq ans. Deux ans plus tard, les paramilitaires ont assassiné mon beau-père.

En 2003, tout juste adolescente, j’ai fondé un foyer. Déjà avec mes deux enfants, je suis partie vivre dans un autre village, aussi sur la rive du fleuve Magdalena, où nous dépendions de la pêche. Mais je n’ai vu aucun avenir pour mes enfants, donc je suis revenue à Barrancabermeja pour faire des études d’ingénierie de l’environnement.

Une fois diplômée, en 2014, un ami cher m’a demandé d’aider un groupe de pêcheurs qui cherchait une leader pour le soutenir, car la pêche diminuait et la pollution progressait, faisant disparaître le peu qu’il leur restait pour vivre. Par amitié, j’ai accepté de travailler avec eux sans toucher de salaire et nous avons fondé l’association de pêcheurs Guardianes de los Espejos de Agua, Flora y Fauna (« Gardiens des plans d’eau, de la flore et de la faune », ASOGEAFF), avec 39 hommes plus âgés, en plus de moi, la seule femme.

La forte pollution et l’insécurité dans la région les rendaient tellement tristes. Nous avons conçu des stratégies pour attirer l’attention des autorités locales, mais c’était du temps perdu. Écouter les problèmes et les besoins des pêcheurs ne les intéressait pas.

En 2017, nous avons commencé à travailler en équipe avec les autres organisations de pêcheurs et nous avons eu l’idée de former la Fédération des pêcheurs artisanaux, écologistes et touristiques du département de Santander (FEDEPESAN), pour chercher des solutions à nos problèmes de manière collective.

Nous avons détecté des actes de corruption dans les contrats des entreprises qui polluaient nos rivières, mais nous ne savions pas comment trouver de l’aide juridique ni vers qui nous tourner. Nous avons dénoncé les faits dans les médias, mais ils n’ont pas relayé l’information. En 2019, j’ai donc engagé un avocat pour qu’il m’apprenne à surveiller les contrats.

Nous avons fait des dénonciations publiques, des grèves et des manifestations contre tous les cas de corruption et de pollution ; nous avons fait l’expérience de la cruauté et du peu de sentiment d’appartenance des institutions de l’État.

À titre de représailles à la suite de notre défense de nos marécages et de nos rivières, de la faune et de l’environnement, mes compagnons et moi avons subi une myriade d’attaques et de menaces ainsi que le vol de nos outils, notamment de nos moteurs et nos canoës. Le 20 janvier 2021, des personnes non identifiées se sont approchées de mon domicile et ont tiré des coups de feu. Avec mes enfants, nous nous sommes cachés pendant que nous appelions la police, mais nos agresseurs sont partis avant l’arrivée des agents.

Les menaces de mort sont généralement signées par les groupes armés qui agissent dans la zone.  Nous savons que ces menaces sont sérieuses : la Colombie est le pays le plus dangereux au monde pour les défenseur·e·s de la terre, du territoire et de l’environnement, avec au moins 60 assassinats recensés rien que l’an dernier.

Notre travail n’a rien de facile, mais grâce à la Corporación Regional Para la Defensa de los Derechos Humanos (Credhos) et aux organisations internationales qui nous accompagnent sur le terrain et qui rendent notre travail visible, nous ne sommes plus seuls. Nous avons réussi à être reconnus comme les gardiens de nos sources hydriques et les communautés « amphibies » de Colombie ont repris des forces.

Cependant, notre travail n’est pas fini. Nous rêvons que nos fleuves, nos rivières et nos marécages soient protégés pour qu’ils continuent de garantir des aliments et un environnement sains aux générations futures. Le gouvernement de Colombie a une occasion historique de faire en sorte que nous puissions assurer notre défense sans crainte et d’ouvrir la voie du changement dans la région la plus dangereuse pour la défense de l’environnement. Les gouvernements doivent écouter et prendre en compte les requêtes des défenseur·e·s de l’environnement ; nous avons beaucoup à apporter pour lutter contre la crise climatique. Pour les États, la COP28 est l’occasion de démontrer qu’ils reconnaissent réellement notre travail.

 

Yuly Andrea Velásquez Briceño est présidente de la Fédération des pêcheurs artisanaux, écologistes et touristiques du département de Santander (FEDEPESAN).