• 29 sep 2020
  • Canada
  • Communiqué de presse

Réconciliation et moratoire sur les orignaux : une piste à suivre pour les relations entre les Autochtones et les États

Messieurs Justin Trudeau, premier ministre du Canada et François Legault, premier ministre du Québec, 

Amnistie internationale est préoccupée par la situation qui sévit entre les Autochtones et les chasseurs dans le Parc de La Vérendrye, et exhorte le gouvernement provincial et la Sépaq à prendre des mesures efficaces et décisives quant aux problèmes reliés à la chasse sportive. Les défenseur.es du territoire anishinaabe y ont maintenu une présence et leur souveraineté autochtone à temps plein depuis des temps immémoriaux. Ils s’y sont maintenus depuis la colonisation malgré des doctrines, des politiques et des pratiques prônant le concept de souveraineté européenne sur les peuples et les territoires autochtones.  

Les Autochtones ont subi des injustices historiques à cause de la colonisation, qui ont entraîné la dépossession de leurs territoires et de leurs ressources, et qui les ont empêchés, notamment, d’exercer leur droit au développement conformément à leurs propres besoins et intérêts, en accord avec le droit international. 

Amnistie internationale vous exhorte, en travaillant de concert avec les Anishinaabeg,  à respecter résolument vos engagements et vos obligations, tels que le rétablissement des espèces à risque ou en voie de disparition, la réconciliation avec les Premières Nations et la lutte contre le racisme : 

- Afin de respecter la liberté d’expression des Premières Nations pour la défense de leurs territoires traditionnels; 

- Afin de mettre en place un processus de consultation qui respecte et s’appuie sur les connaissances des Autochtones pour la gestion de la faune; 

- Afin d’établir un dialogue constructif et durable sur la conservation de la faune et la gestion de la ressource dans une optique de développement durable, en collaborant avec les Autochtones et plus spécifiquement avec les Anishinaabeg des communautés qui ont la responsabilité de protéger leur territoire et qui subissent les impacts de la chasse sportive; 

- Afin que le débat soit respectueux, constructif, exempt d’animosité, et qu’il vise une réconciliation véritable; le Gouvernement se doit donc de réagir rapidement. - 

Amnistie internationale demande instamment au gouvernement québécois de respecter le droit des peuples autochtones à manifester leur mécontentement face à des situations qui durent depuis de nombreuses années sans qu’aucune solution conjointe n’ait été mise en œuvre. 

Les aînés, les gardiens du savoir et les chasseurs traditionnels ont observé, d’année en année, la diminution du nombre d'orignaux depuis l'ouverture à la chasse dans la réserve faunique La Vérendrye en 1962.  

L'an dernier, ils ont convaincu le Québec de financer une étude sur la population d'orignaux dans les forêts de la réserve. Les reconnaissances aériennes au-dessus de la région ont confirmé les constatations des chasseurs traditionnels qui se basent sur leurs connaissances autochtones : les populations d'orignaux diminuent lentement. Depuis la dernière étude gouvernementale, il y a 12 ans, la population d’orignaux dans la réserve faunique La Vérendrye a chuté de 35 %. 

Pour une deuxième année consécutive, les Anishinaabeg manifestent leur mécontentement envers la gestion de la ressource pour la chasse à l’orignal. Certes, les Autochtones reconnaissent que la diminution du cheptel est également liée à la déforestation, aux maladies et aux changements climatiques qui modifient les habitats. Les Anishnaabeg ont demandé au Québec l’an dernier, d’imposer un moratoire et ils ont réitéré leur demande pour cette saison-ci. Le Gouvernement a quand même décidé d’émettre 250 permis de chasse à l’orignal l’an dernier et 175 cette année. 

Une entente entre la nation anishinaabe et les gouvernements fédéral et provincial serait une excellente occasion de prendre des mesures qui permettraient au cheptel d’orignaux à risque de se repeupler sur le territoire Anishinaabeaki. Cette entente permettrait également de cheminer en matière de réconciliation.  

L’orignal est au cœur de la culture et de l’identité du peuple anishinaabeg et des autres peuples autochtones du Canada. La protection de l’orignal au Québec a des répercussions directes sur les droits et les responsabilités des Anishinaabe sur leurs territoires non cédés, inscrits dans la Constitution canadienne, et protégés par le droit international. 

La nation anishinaabe a longtemps fait preuve de leadership dans la conservation de l’orignal, par exemple :   

- En contrôlant la chasse; en ne tuant que les mâles lors de voyage de chasse; en ne chassant que ce qui est nécessaire pour sa subsistance et en utilisant toutes les parties de l’animal; 

- En sensibilisant les chasseurs à la diminution du nombre d’orignaux; 

- En demandant à la Sépaq un moratoire pour protéger les animaux;  

- En demandant une étude complète, de concert avec les Autochtones, pour réaliser un relevé de la population, de l'habitat et de la santé globale des orignaux de la réserve faunique La Vérendrye. 

Amnistie internationale s’inquiète toutefois du fait que non seulement les répercussions ont été déformées et exagérées dans le débat public autour de cet enjeu, mais qu’une grande partie de ce débat a pris un ton antagoniste, raciste et souvent haineux. Amnistie internationale est très préoccupée par la violence et les menaces proférées tant en ligne qu’en personne signalées par les défenseurs du territoire anishinaabe. Nous savons qu'une enquête policière est en cours concernant deux personnes. Nous espérons et demandons instamment que les responsables de l’enquête tiendront compte de la probabilité qu’il s’agisse d’un crime haineux. Nous sommes également conscients des tensions qui existent entre les Anishinaabeg et la Sûreté du Québec en raison de l’histoire coloniale. Dans ce contexte, il sera important que l'enquête se déroule de manière à renforcer la confiance de la nation anishinaabe envers l’État québécois. 

L'urgence d'une réponse appropriée à ces incidents à saveur raciste est d'autant plus grande qu'elle fait partie d'une histoire continue de harcèlement, d'intimidation, d'attaques et de menaces virulentes en ligne, contre les défenseurs de la terre. De façon globale, Amnistie internationale est préoccupée par la diffamation, les menaces et les attaques contre les défenseur.es des droits humains au Canada, en particulier contre les femmes qui font un travail de sensibilisation et défendent les droits des Autochtones. En fait, Amnistie internationale a fréquemment signalé que ce type d'attaques contre des défenseur.es des droits humains se multipliait dans les Amériques. 

Les peuples autochtones sont systématiquement exclus de la prise de décisions depuis très longtemps, et leurs droits sont systématiquement niés. Toutefois, si le Canada veut respecter ses engagements en matière de réconciliation et de respect des droits des peuples autochtones, les collaborations intergouvernementales avec les nations autochtones doivent devenir la norme. Pour que cela se produise, il est clair que les gouvernements fédéral et provinciaux doivent défendre fermement le rôle des peuples autochtones dans la prise de décisions qui les concernent. Ils doivent aussi appuyer les peuples autochtones lorsqu’ils sont confrontés à des réactions négatives. 

Dans son rapport de 2016, Loin des yeux, loin du cœur, Amnistie internationale a documenté comment l’impact de décisions prises sans une participation adéquate des peuples autochtones ou sans une prise en compte adéquate de leurs droits, ont des effets complexes, profonds et très nocifs sur leur santé et le bien-être des familles et des communautés des Premières Nations du nord-est de la Colombie-Britannique. Les mêmes conclusions s’appliquent également pour toutes les communautés autochtones et donc ici au Québec. 

Le respect des droits humains profite à l’ensemble de la société. La réconciliation est dans le meilleur intérêt des peuples autochtones et non autochtones. Amnistie internationale exhorte les premiers ministres et les ministres à respecter résolument leurs engagements et leurs obligations, y compris le rétablissement des espèces menacées, la réconciliation avec les Premières Nations et la lutte contre le racisme, en répondant aux demandes des Anishinaabeg.

 

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Camille Ducroquet 
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