S'informer
Communiqué 
international
Chili

Des femmes commencent à partager leurs récits à propos de leur avortement, et c’est grâce à deux étudiantes avant-gardistes

Déterminées à en finir avec la stigmatisation associée à l’avortement, Karin Watson, 22 ans, et son amie ont fondé Que se sepa! (Faisons-le savoir !), une plateforme destinée à permettre aux femmes de partager leur expérience liée à l’avortement en toute sécurité. C’est une idée radicale qui a un véritable impact sur la vie des femmes de ce pays conservateur...

Par Karin Watson

Jusqu’à 2017, l’avortement était totalement interdit au Chili. Cet héritage de la dictature faisait du Chili l’un des quelques pays où une telle législation était encore en vigueur.

Aujourd’hui, les femmes peuvent mettre un terme à leur grossesse lorsque leur vie est en danger, lorsque le fœtus n’est pas viable et lorsque la grossesse découle d’un viol. Bien qu’il s’agisse d’une avancée, le problème reste entier. Notre gouvernement est de plus en plus à droite. Il a essayé de revenir sur cette nouvelle législation à de nombreuses reprises et a cessé de diffuser des informations sur le droit des femmes à l’avortement.

J’ai commencé à travailler sur les droits sexuels et reproductifs lorsque mon professeur m’a suggéré de rejoindre un groupe local d’Amnistie internationale. Très féministe, je savais que je voulais m’impliquer et j’ai rapidement commencé à travailler sur la campagne Mon corps, mes droits, qui avait pour but de mettre fin au contrôle et à la criminalisation de la sexualité et de la procréation.

Pour moi, chaque femme devrait avoir le droit de choisir d’avorter et mérite d’avoir un lieu sûr pour en parler, afin de ne pas être seule.

Une plateforme permettant aux femmes de s’exprimer

Dans le cadre d’un projet universitaire, mon amie Danae Muñoz et moi devions imaginer un projet innovant dans le domaine des médias et de la communication. Nous voulions travailler sur le droit à un avortement sûr et légal et avons donc décidé de créer une plateforme sur laquelle les femmes pouvaient partager leurs récits et expériences en matière d’avortement.
Mon amie et moi connaissons tellement de personnes qui ont avorté, mais personne ne donne plus de détails. C’est quelque chose qu’on ne partage qu’avec sa meilleure amie.

Nous voulions demander à ces femmes si elles accepteraient de faire part de leur vécu.

Cela n’a pas été facile. J’étudie dans une université catholique, où des campagnes contre l’avortement sont organisées, donc nous étions inquiètes de faire part de notre idée à notre professeur. Mais il nous a dit de nous lancer et nous a donné son soutien total.
Nous avons fait beaucoup de recherches sur le sujet. C’est une question extrêmement compliquée et controversée, nous avons donc parlé à des psychologues, à des spécialistes des sciences sociales et à des avocats avant d’aller plus loin.

Pour lancer le projet, nous avons envoyé un sondage par WhatsApp, Instagram et Facebook, avec des questions simples comme :

  * Êtes-vous favorable au droit à l’avortement ?
  * Connaissez-vous quelqu’un qui a avorté ?
  * Connaissez-vous quelqu’un qui a accompagné une femme pour un avortement ?
 
Nous voulions nous adresser à des personnes en dehors de nos cercles féministes et avons donc contacté un vaste éventail d’influenceurs et influenceuses. Plus de 700 personnes ont répondu et le plus incroyable était le nombre de personnes qui souhaitaient partager leur récit mais n’avaient simplement pas de plateforme pour le faire.

Que se sepa

Nous avons commencé par lancer notre projet sur Instagram, nommant notre page quesesepa.cl (Faisons-le savoir). Les gens pouvaient nous contacter directement et nous pouvions répondre et expliquer comment tout fonctionnait, notamment en ce qui concerne les formulaires de consentement et l’importance de veiller à l’anonymat.

Quand nous avons commencé à recevoir des récits, j’étais très émue. Certaines femmes disaient que c’était la meilleure chose qu’elles aient jamais faite et qu’elles se sentaient soulagées, alors que d’autres se sentaient brisées et avaient besoin d’aide.

Mais nous voulions montrer la diversité de leurs récits. Quand l’avortement est évoqué dans le domaine public, c’est très partial. On parle seulement de « tuer des bébés ». Que ce soit la pauvreté, les violences sexuelles ou simplement le fait de ne pas être prête, les vraies raisons pour lesquelles les femmes choisissent d’avorter sont rarement évoquées et sont même dissimulées.

Dans le cadre du projet, et étant donné que l’avortement est toujours interdit dans de nombreux cas, nous mettons également les femmes en relation avec une ONG locale qui peut les soutenir à travers tout le processus d’avortement, en les aidant à obtenir les médicaments nécessaires, en fournissant un soutien financier et en leur trouvant un lieu sûr où aller et loger. Ma sœur est bénévole et propose souvent son appartement à des femmes qui en ont besoin, leur fournissant ainsi un lieu sûr avec de la nourriture et un soutien.

Notre plateforme est en croissance constante. Nous avons actuellement plus de 1 100 abonnés et nous avons été contactées par de petits éditeurs locaux qui nous ont demandé de publier des fanzines (petits magazines). Nous ne cherchons pas à faire des bénéfices, nous voulons simplement prendre position.

Globalement, les réactions à notre plateforme ont été positives. Nous recevons des messages nous remerciant et nous disant que cette plateforme était vraiment nécessaire. Cependant, nous avons récemment publié la citation suivante d’un récit : « J’ai avorté et c’est la meilleure décision que je n’aie jamais prise. » C’est un message fort et il a été largement relayé, mais en même temps, nous avons commencé à recevoir des commentaires haineux, principalement d’hommes d’Argentine. Nous n’avons pas supprimé les commentaires, afin d’ouvrir une discussion.

Nous ne laisserons pas ces commentaires nous décourager, car nous savons que cette plateforme est quelque chose dont les femmes ont besoin. Ces récits méritent d’être partagés. Nous avons encore un long chemin à faire avant que l’avortement soit entièrement légalisé au Chili. Cela n’arrivera pas du jour au lendemain et c’est un combat qui prendra du temps, mais je sais que nous y arriverons.

Karin Watson est membre du Collectif mondial de jeunes d’Amnistie internationale

Mis à jour le lundi, 30 septembre 2019