• 30 Mar 2026
  • Madagascar
  • Communiqué de presse

De la révolte de la « génération Z » au contrôle pris par la junte, la promesse de changement à Madagascar s’éloigne

Par Nciko wa Nciko  

Le soulèvement mené par les jeunes à Madagascar laissait entrevoir l’espoir d’une rupture avec la corruption et l’exclusion, mais six mois après le coup d’État militaire, la réforme a laissé place à la répression et à la consolidation politique. Alors que la junte renforce sa mainmise en vue des élections, la transition démocratique risque de plus en plus de servir uniquement à légitimer une forme de pouvoir autoritaire plus enraciné. 

À la fin du mois de septembre 2025, des personnes sont descendues dans la rue à Madagascar pour protester contre la rapide dégradation de leurs conditions de vie. Menées par le mouvement de jeunes Gen Z Madagascar, elles ont manifesté par milliers contre la mauvaise gouvernance et la corruption qui sévissaient depuis des années. La frustration de la population a été accentuée par l’humiliation coloniale qu’elle a ressentie en découvrant que le président du pays, Andry Rajoelina, était également un citoyen français. 

 Les manifestant·e·s demandaient sa démission, une position non négociable qui a créé des conditions favorables à un coup d’État militaire deux semaines après. Le 17 octobre, le colonel Michaël Randrianirina a été investi chef de l’État, en promettant de répondre aux préoccupations des protestataires et d’assurer la transition du pays jusqu’à des élections dans un délai de deux ans. 

Six mois plus tard, les revendications des manifestant·e·s demeurent insatisfaites. 

 Aucune enquête n’a été ouverte sur les personnes soupçonnées d’être responsables de dizaines de morts et d’une centaine de blessés, et la répression règne aujourd’hui dans le pays. Les politiques d’exclusion ont pris le dessus sur une véritable participation des jeunes, des femmes et de la société civile dans l’élaboration de réformes pour la transition. Comme les régimes militaires au pouvoir dans le centre du Sahel, la junte de Michaël Randrianirina ne jure que par les expressions politiques des représentations genrées de la force et de la protection, c’est-à-dire la domination, la capacité de décision, la contrainte, l’autorité et la capacité d’imposer et de faire respecter. 

 Répression et absence d’enquêtes sur les violations 

La première action de la junte, une semaine après avoir pris le pouvoir, a été de déchoir Andry Rajoelina de la nationalité malgache. Bien que celui-ci ait acquis la nationalité française en 2014 – un statut qui aurait dû l’empêcher d’être président étant donné que la législation de Madagascar n’autorise pas les binationaux à se présenter à une élection – sa déchéance de nationalité a été le premier marqueur d’une vague de répression présentée comme nécessaire pour assurer la survie nationale. 

Chaque mois depuis le coup d’État, des personnes associées au précédent régime subissent des perquisitions illégales, des arrestations arbitraires et des placements en détention prolongés sous le prétexte d’accusations vagues de « menaces pour la sécurité nationale ». Ces pratiques s’inscrivent officiellement dans la campagne zéro-tolérance et anti-corruption de la junte. 

Il a fallu moins d’un mois à Michaël Randrianirina pour exprimer clairement son intention de participer aux élections qu’il avait promis d’organiser dans un délai de deux ans. Cela explique non seulement l’intensification de la répression, mais également l’absence de volonté sérieuse d’enquêter sur les militaires, les gendarmes et les policiers qui ont tué et mutilé des manifestant·e·s l’an dernier. 

Le Parlement, majoritairement aligné sur la junte, a choisi sans surprise de ne pas concrétiser la commission chargée d’enquêter sur les hauts responsables accusés de violations. En revanche, les enquêtes ouvertes jusqu’à présent sur des « actions violentes pour réprimer les manifestant·e·s » ont visé exclusivement l’ancien président du Sénat et l’ancienne ministre de l’Éducation du gouvernement d’Andry Rajoelina. 

La légitimité de la junte repose sur la perception des hommes forts en tenue de combat, qui ne peuvent être accusés d’actes répréhensibles. La reconnaissance de violations commises par des militaires, des policiers ou des gendarmes affaiblirait cette autorité morale et la posture masculine militarisée. 

 Politiques d’exclusion 

Michaël Randrianirina a annoncé quitter l’armée (probablement en vue de sa candidature à l’élection présidentielle), mais il a expliqué qu’il continuait de porter son uniforme car celui-ci imposait le respect chez le public. L’imagerie masculine soigneusement mise en scène est effectivement omniprésente depuis qu’il est à la tête de l’État. Il est généralement entouré d’autres hauts gradés. Aucune femme et aucun jeune ne sont présents. 

La junte a remanié tout l’exécutif et nommé près de 600 personnes. Le mouvement Gen Z et la société civile, pour qui elle affirmait avoir pris le pouvoir, n’ont été ni impliqués, ni consultés. 

La Loi de finance 2026 devait être un outil politique pour enclencher des mécanismes visant à améliorer les services publics dégradés qui ont fait descendre toute la nation dans la rue l’an dernier. Cependant, malgré les demandes de Gen Z et de la société civile pour participer aux débats, la junte l’a adoptée à la hâte. 

Elle prévoit des lignes budgétaires qui conservent les dépenses prioritaires du régime précédent, en allouant des montants considérables à la présidence et au gouvernement. Une lecture plus attentive révèle où va réellement l’argent : les salaires, primes et coûts administratifs engloutissent la majeure partie du budget, tandis que les investissements directs dans les services essentiels – l’eau, l’électricité, l’éducation et la santé – restent marginaux. 

La participation politique des femmes représente une menace directe pour la posture masculine du régime, qui est présentée comme protectrice et rassurante pour un peuple fatigué par des années de mauvaise gouvernance et d’humiliation. Au sein du haut conseil de la junte, Michaël Randrianirina dirige le pays aux côtés de quatre hauts gradés des forces de sécurité, qui ont également chacun le statut de chef de l’État. Le 15 mars, après avoir dissous entièrement le gouvernement, il a nommé un ancien officier de la gendarmerie au poste de Premier ministre et des personnes proches de lui aux différents ministères, ce qui a encore accentué la posture masculine et militarisée de l’exécutif. 

Les femmes sont encore plus mises à l’écart politiquement. Michaël Randrianirina, chrétien luthérien, a choisi de placer les consultations nationales sur les réformes sous l’égide exclusive du Conseil des Églises chrétiennes de Madagascar. Cet organe s’est toujours opposé aux droits reproductifs des femmes et mettra probablement de côté les droits des personnes LGBTQI. 

 Au-delà des échéances électorales 

Les alliances géopolitiques de la junte renforcent sa posture masculine militarisée. Michaël Randrianirina s’est rapidement tourné vers des partenaires qui considèrent la répression, la misogynie et l’homophobie comme des expressions de la souveraineté et de l’honneur national. La junte a entamé des discussions avec la Maison-Blanche de Donald Trump sur la possibilité que Madagascar accueille des personnes migrantes expulsées des États-Unis dans le cadre de politiques largement décriées pour leur caractère discriminatoire.  

Avec le président russe, Vladimir Poutine, et les dirigeants des Émirats arabes unis à Abou Dhabi, elle prépare de nouvelles atteintes à l’environnement par l’extraction de combustibles fossiles à Madagascar, sous couvert de « souveraineté énergétique ». 

Avec le Parti communiste chinois, des projets sont en cours pour installer une usine d’armements. 

Face à l’absence d’avancée sur l’adoption d’une loi concernant l’accès à l’information, attendue de longue date, la société civile n’a presque aucun moyen d’exiger – et encore moins d’obtenir – des réponses du gouvernement quant à la façon dont ses nominations et politiques sont censées améliorer les services essentiels. 

La déception au sein du mouvement de jeunes Gen Z est palpable. Le 4 mars, plusieurs de ses représentant·e·s ont déclaré : « Les actuels dirigeants de la transition [...] ignorent les attentes profondes de la population. » 

La Communauté de développement de l’Afrique australe, l’Union africaine et les Nations unies se focalisent sur l’organisation d’élections en septembre 2027 comme moyen de rétablir un régime civil. 

 Pourtant, si la répression ne cesse pas, si les responsables des nombreux morts et blessés parmi les manifestant·e·s ne sont pas amenés à rendre des comptes et si la posture masculine toxique n’est pas abandonnée pour permettre aux jeunes et aux femmes de participer pleinement aux réformes avant le scrutin, ces élections très attendues risquent de reconduire la même junte autoritaire au pouvoir sous les traits d’un gouvernement civil. 

Cet article a initialement été publié dans le quotidien sud-africain Daily Maverick