Kenya. Les autorités doivent répondre aux revendications économiques à l’origine des manifestations et cesser d’avoir recours aux méthodes répressives
Les autorités kenyanes ont de plus en plus recours à des pratiques autoritaires, notamment des arrestations et des détentions arbitraires, des enlèvements, des poursuites abusives contre des manifestant·e·s, des mesures de surveillance et une répression des médias, afin d’étouffer les manifestations contre l’accroissement des difficultés économiques et les politiques fiscales agressives du gouvernement, indique Amnistie internationale dans un nouveau rapport publié lundi 19 octobre.
Ce rapport, intitulé Human Rights Under Siege: Unpacking Authoritarian Practices in an Era of Economic Pressure amid Youth-Led Protests in Kenya, montre comment, entre 2023 et 2025, la hausse des prix des denrées alimentaires et du coût des transports, les prélèvements et les hausses d’impôts, le niveau élevé de la dette publique, la corruption, l’augmentation de la pauvreté et des inégalités ainsi que des promesses politiques non tenues ont suscité la colère de la population et entrainé des manifestations.
« Les conclusions de ce rapport sont inquiétantes et brossent un tableau très sombre de la réponse répressive du gouvernement kenyan face aux difficultés réelles qui pèsent sur la vie quotidienne de la population, a déclaré George Morara, directeur exécutif d’Amnistie internationale Kenya.
« Les tentatives de l’État visant à détourner l’attention du non-respect de ses obligations en matière de droits humains n’ont pas fonctionné. Les autorités doivent répondre aux revendications économiques portées lors des manifestations, mettre fin à l’intensification de la répression de la dissidence, et faire respecter l’obligation de rendre des comptes pour les atteintes aux droits humains commises lors des manifestations liées à la situation économique et à la fiscalité entre 2023 et 2025. »
Entre avril et juillet 2026, les chercheurs·euses d’Amnistie internationale ont interrogés 102 personnes, parmi lesquelles des manifestant·e·s, des avocat·e·s, une secouriste, des journalistes, des responsables gouvernementaux, des influenceurs·euses sur les réseaux sociaux et des militant·e·s de la société civile. L’organisation a également étudié les rapports Hansard (rendant compte des débats parlementaires), les budgets et les politiques fiscales pour la période 2023-2025.
Amnistie internationale a transmis ses conclusions aux organismes gouvernementaux concernés. Cependant, ceux-ci n’avaient toujours pas fait de commentaire à la date de publication de ce rapport.
Des ordres venus d’en haut : arrestations arbitraires, enlèvements et détentions au secret
Amnistie internationale a interrogé 36 personnes, dans cinq comtés différents, ayant été arrêtées par la police ou enlevées par des personnes suspectées d’être des membres des forces de sécurité pendant et après les manifestations de 2023, 2024 et 2025. Certaines ont déclaré avoir été maintenues en détention pendant plusieurs jours.
De nombreuses personnes ont affirmé avoir été frappées, torturées ou soumises à d’autres formes de mauvais traitements, et interrogées au sujet de leurs financements sans bénéficier d’une assistance juridique, tout en se voyant refuser tout contact avec leur famille.
Benjamin* a été accusé par ses ravisseurs d’avoir organisé des manifestations en 2023 et en 2024, à Kisumu, dans l’ouest du Kenya, pour dénoncer la crise du coût de la vie et les projets de lois de finances controversés. Il a déclaré : « J’ai été emmené dans un lieu inconnu et enfermé toute la nuit. Le lendemain matin, vers 11 heures, ils m’ont déshabillé et jeté dans une pièce d’un bâtiment au milieu de la plantation de Chemelil. »
Ken* a été enlevé à Rongai, placé dans le coffre d’une voiture, la tête recouverte d’un sac, puis conduit à travers Nairobi et ses environs par des membres des forces de sécurité qui l’ont également frappé à plusieurs reprises – pratique pouvant constituer un acte de torture ou une autre forme de mauvais traitement.
Lawrence* a été enlevé et poussé dans une voiture par des inconnus à Kitengela, à environ 30 kilomètres au sud de Nairobi. Il a déclaré :
« On m’a aussi fait porter un masque, et on m’a ligoté avec du ruban adhésif. Ils m’ont assis sur le siège au milieu d’eux. Ils m’ont ordonné de leur dire tout ce que je savais sur les manifestations, sinon ils s’occuperaient de moi. La voiture roulait vite et au bout d’un certain temps, on est arrivés dans un endroit silencieux [...]. On est entrés, et je me suis retrouvé dans une pièce éclairée dans laquelle des caméras de surveillance étaient allumées. On m’a ordonné d’enlever tous mes vêtements. »
Surveillance des manifestant·e·s et des militant·e·s
Amnistie internationale a interrogé des personnes ayant déclaré que leurs groupes WhatsApp, leurs comptes X, leurs téléphones portables, leur domicile ou celui de leurs parents ou d’autres proches avaient fait l’objet d’une surveillance illégale de la part de l’État.
Plusieurs journalistes ont également été harcelés, agressés physiquement et arrêtés et détenus de façon arbitraire. Six journalistes ont déclaré à Amnistie internationale avoir été victimes d’un recours illégal à la force par la police, subissant notamment des agressions physiques, des tirs de gaz lacrymogène, des jets de canon à eau ainsi que des coups de feu. Certains journalistes ont reçu l’ordre de supprimer les images enregistrées sur leurs appareils ou ont vu leur matériel confisqué, autant de techniques destinées à cultiver un climat de peur et à limiter la couverture médiatique des manifestations.
Amnistie internationale a également constaté le mépris du gouvernement envers le pouvoir judiciaire et l’état de droit, notamment le non-respect flagrant des décisions de justice visant les services de sécurité et le retrait des mesures de protection accordées à un juge.
« Ils devraient plutôt régler les problèmes de corruption et rendre des comptes »
Parmi les manifestant·e·s interrogés, 54 ont cité la corruption comme l’une des principales raisons pour lesquelles ils sont descendus dans la rue, afin d’exprimer leur mécontentement face au détournement continu des fonds publics destinés à la protection sociale et aux services publics, alors que les prix des denrées alimentaires et du carburant ne cessaient d’augmenter.
« L’augmentation des impôts n’est pas logique. Ils devraient plutôt régler les problèmes de corruption et rendre des comptes », a déclaré un manifestant.
Une autre manifestante de Kisumu a déclaré : « La vie est devenue insupportable pour une personne ordinaire. Lorsque le prix du carburant augmente, le coût de la vie augmente automatiquement. »
Les projets de loi de finances de 2023 et de 2024 ont été adoptés par le Parlement malgré l’opposition massive de la population, des manifestations ayant notamment eu lieu devant le Parlement en 2024. Les concessions faites par le Parlement en réponse aux commentaires et aux pétitions émanant de la population ont été trop limitées pour apaiser la colère de celle-ci face à ces projets de loi et à la situation économique en général.
« Le Parlement kenyan doit garantir une véritable participation du public, et non un simple exercice de façade. L’État doit faire preuve de transparence et respecter l’obligation de rendre des comptes en matière de dépenses publiques. Il faut mettre fin à la corruption et au gaspillage des ressources publiques, qui portent atteinte à l’exercice des droits fondamentaux de la population », a déclaré Tigere Chagutah, directeur régional pour l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe à Amnistie internationale.
Amnistie internationale appelle le gouvernement kényan à veiller à ce que toutes les victimes de violations des droits humains et leurs familles reçoivent des réparations complètes, notamment une indemnisation financière et une assistance médicale lorsque cela est nécessaire, ainsi qu’à poursuivre tous les membres des forces de sécurité ayant participé à la répression des manifestations. L’organisation demande également au Kenya de ratifier la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées, de réexaminer toutes les poursuites abusives engagées contre des manifestant·e·s et, le cas échéant, d’y mettre fin. Le gouvernement doit par ailleurs renforcer la transparence en matière de gestion de la dette, augmenter les moyens alloués à la protection sociale afin d’aider les plus pauvres, et garantir une évaluation de l’impact sur les droits humains avant toute réforme ou politique économique.
« Les jeunes se mobilisent pour demander un meilleur usage des ressources, de la transparence et le respect de l’obligation de rendre des comptes. Le gouvernement ne doit en aucun cas répondre par la répression violente. »
*Les prénoms ont été modifiés afin de protéger l’identité des personnes interrogées.