• 23 jan 2026
  • Iran
  • Communiqué de presse

Iran. Les autorités déchaînent une répression à l’arme lourde pour dissimuler les massacres liés aux manifestations

En Iran, les autorités de la République islamique imposent une militarisation étouffante à la suite des massacres perpétrés lors des manifestations, sous forme de détentions arbitraires massives, de disparitions forcées, d’interdiction des rassemblements et d’attaques visant à réduire au silence les familles des victimes, a déclaré Amnistie internationale le 23 janvier 2026. 

Depuis les 8 et 9 janvier 2026, lorsque les autorités iraniennes ont perpétré des homicides illégaux de masse d’une ampleur sans précédent afin d’écraser le soulèvement populaire appelant à la fin du régime répressif, elles mènent une répression coordonnée et militarisée visant à étouffer toute nouvelle dissidence et à dissimuler leurs crimes.

La répression à l'échelle nationale se traduit par le maintien d'une coupure totale d'Internet, le déploiement de patrouilles de forces de sécurité lourdement armées, l'imposition de couvre-feux nocturnes et l'interdiction de tout rassemblement. En outre, les forces de sécurité ont arrêté des milliers de manifestant·e·s et de dissident·e·s, et soumettent les détenu·e·s à des disparitions forcées, à des actes de torture et à des mauvais traitements, dont des violences sexuelles. Enfin, les familles endeuillées des manifestant·e·s tués sont harcelées et intimidées sans relâche et avec cruauté.

« Alors que la population est encore sous le choc et plongée dans la souffrance face aux massacres sans précédent perpétrés lors de la dispersion des manifestations, les autorités iraniennes mènent une offensive coordonnée contre le droit à la vie, le droit à la dignité et les libertés fondamentales des Iranien·ne·s dans le but criminel de les terroriser et de les réduire au silence. En bloquant l'accès à Internet, elles isolent délibérément plus de 90 millions de personnes du reste du monde en vue de dissimuler leurs crimes et de se soustraire à leurs responsabilités, a déclaré Diana Eltahawy, directrice adjointe pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord à Amnistie internationale.

« La communauté internationale ne doit pas permettre qu'un nouveau chapitre d'atrocités de masse en Iran soit balayé sous le tapis. Depuis longtemps déjà, une action internationale urgente s’impose, notamment des mesures visant à garantir que les auteurs aient à rendre des comptes par le biais de mécanismes indépendants de justice internationale, afin de briser le cycle des effusions de sang et de l'impunité. »

Le 21 janvier 2026,  le Conseil suprême de la sécurité nationale en Iran a publié une déclaration selon laquelle 3 117 personnes ont péri pendant le soulèvement. Toutefois, le 16 janvier, la rapporteuse spéciale de l’ONU sur l’Iran, Mai Sato, a déclaré lors d’une interview accordée aux médias que le bilan s’élève au moins à 5 000 morts.

Étant donné la gravité de la situation, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU organise une session spéciale sur la situation des droits humains en Iran aujourd’hui, vendredi 23 janvier. Dans un communiqué transmis aux diplomates à Genève le 19 janvier, le Représentant permanent de l'Iran auprès des Nations unies s’est efforcé de présenter les manifestations comme une « menace pour la sécurité » orchestrée par des puissances étrangères, afin d'échapper à toute surveillance internationale. Ce document affirmait à tort que les autorités avaient « évité d'adopter une approche sécuritaire dure, globale et indiscriminée » en réaction au soulèvement, justifiant la coupure généralisée d'Internet comme une mesure de « sécurité publique ».

Amnistie internationale demande aux autorités iraniennes de rétablir immédiatement l'accès à Internet, de libérer toutes les personnes détenues arbitrairement, de révéler le sort et le lieu où se trouvent toutes les victimes de disparitions forcées, de protéger tous les détenu·e·s contre la torture et les mauvais traitements, et de leur permettre de consulter leurs avocat·e·s, de communiquer avec leurs familles et de bénéficier des soins médicaux dont ils ont besoin. Enfin, elles doivent cesser d’intimider et de harceler les familles des victimes.

Le silence médiatique imposé par le régime depuis le 8 janvier 2026 est un obstacle majeur au recueil d’informations concernant des violations des droits humains. De plus, des preuves cruciales, notamment des vidéos et des photos prises avec des téléphones portables, ont été perdues lorsque les forces de sécurité ont saisi les appareils des personnes tuées illégalement ou détenues arbitrairement.

Néanmoins, pour les besoins de ce communiqué de presse, Amnistie internationale a pu s'entretenir avec un défenseur des droits humains et un professionnel de santé en Iran, ainsi qu'avec 13 sources bien informées en dehors du pays, dont des proches de personnes tuées ou détenues illégalement, des défenseur·e·s des droits humains et des journalistes disposant d'informations sur les violations commises dans les provinces d'Alborz, du Tchaharmahal-et-Bakhtiari, d’Ispahan, du Gilan, d’Ilam, de Kermanshah, du Kurdistan, du Khorassan-e Razavi, de Téhéran et de l’Azerbaïdjan occidental. Elle a analysé des vidéos diffusées en ligne témoignant de la répression militarisée en Iran et examiné les déclarations officielles et les rapports d'organisations iraniennes indépendantes de défense des droits humains.

Arrestations arbitraires massives et disparitions forcées

D’après des informations diffusées le 16 janvier par des médias contrôlés par l'État, les autorités ont procédé à des milliers d’arrestations en lien avec les manifestations. Selon des informations indépendantes et d'autres informations reçues par Amnistie internationale, des dizaines de milliers de personnes, y compris des mineur·e·s, ont été interpellées de manière arbitraire.

Ces derniers jours, une vague d’arrestations a déferlé sur tout le pays : interpellations aux domiciles lors de raids nocturnes, à des postes de contrôle, sur le lieu de travail et dans des hôpitaux. Outre des manifestant·e·s, sont ciblés des étudiant·e·s universitaires et des écoliers·ères, des défenseur·e·s des droits humains, des avocat·e·s, des journalistes et des membres de minorités ethniques et religieuses.

Amnistie internationale a reçu des informations alarmantes selon lesquelles les forces de sécurité ont interpellé des manifestant·e·s qui étaient soignés dans des hôpitaux. Selon un défenseur des droits humains en Iran, dans la province d'Ispahan, les forces de sécurité ont donné pour instruction au personnel soignant des hôpitaux de les informer de la présence de patient·e·s blessés par des tirs d'armes à feu et des projectiles en métal. Selon deux sources bien informées, les forces de sécurité dans les provinces d'Ispahan et du Tchaharmahal-et-Bakhtiari ont arrêté des manifestant·e·s blessés dans des hôpitaux, dont certains avaient besoin de soins vitaux. Compte tenu des pratiques bien documentées de torture et de mauvais traitements observées lors de la répression des manifestations par le passé, les craintes sont vives que les manifestant·e·s blessés extirpés des hôpitaux soient privés des soins médicaux adéquats, augmentant ainsi le risque de décès en détention.

Selon les informations reçues par Amnistie internationale, les forces de sécurité menacent le personnel médical de la province d'Ispahan de poursuites judiciaires et d'autres représailles au motif qu’ils ont soigné des manifestant·e·s blessés sans en avertir les autorités.

Des familles de personnes détenues, des militant·e·s et des journalistes ont affirmé que les autorités refusent généralement de révéler le sort et le lieu où se trouvent la plupart des personnes arrêtées, les soumettant ainsi à une disparition forcée, un crime qui relève du droit international. Certains ont été emmenés dans des prisons et des lieux de détention officiels, tandis que d'autres sont retenus dans des casernes militaires, des entrepôts ou autres lieux improvisés, sans être officiellement enregistrés, ce qui les expose à un risque accru de torture et de mauvais traitements.

Des sources bien informées rapportent que les détenus subissent des actes de torture et des mauvais traitements lors de leur arrestation et pendant leur détention : passages à tabac, violences sexuelles, menaces d'exécution sommaire et refus délibéré de leur fournir une nourriture, de l'eau et des soins médicaux adaptés.

Dans un cas recensé par Amnistie internationale, des membres des forces de sécurité ont effectué une descente au domicile familial d'un manifestant, Amirhossein Ghaderzadeh, à Rasht, dans la province du Gilan, le 9 janvier 2026, et l'ont arrêté. Ils l’ont forcé à se déshabiller, ainsi que ses deux sœurs, dont l'une n’a que 14 ans, afin d’inspecter leurs corps à la recherche de projectiles métalliques pour « prouver » leur participation aux manifestations. Depuis, sa famille n’a obtenu aucune information sur son sort ni le lieu où il se trouve ; Amirhossein Ghaderzadeh est donc victime d’une disparition forcée.

Amnistie internationale a reçu des informations de sources bien informées selon lesquelles, alors que les détenus se voient systématiquement refuser la possibilité de consulter un avocat, ils sont contraints de signer des déclarations sans être autorisés à les lire et d’« avouer » des crimes qu'ils n'ont pas commis, ainsi que des actes pacifiques de dissidence.

Ces derniers jours, les médias d'État ont diffusé des dizaines de vidéos de propagande montrant des détenus qui « avouent » des actes pacifiques tels que l'envoi d'images des manifestations à des médias hors d'Iran, ainsi que des actes violents, notamment des actes de vandalisme et des incendies volontaires. Les autorités iraniennes sont coutumières du fait de diffuser des « aveux » forcés extorqués sous la torture afin d’influencer l'opinion publique et d'ouvrir la voie à des peines sévères, dont la peine de mort.

Dans le climat d'impunité systémique dont jouissent les forces de sécurité, Amnistie internationale est vivement préoccupée par la résurgence de pratiques déjà constatées qui consistent à infliger actes de torture et mauvais traitements aux manifestant·e·s détenus : passages à tabac, flagellations, décharges électriques, simulacres d'exécution, suspension par les poignets ou le cou, viols et autres formes de violence sexuelle.

Les déclarations publiques de hauts responsables de la République islamique qui qualifient les manifestant·e·s de « terroristes » et de « criminels » font craindre de nouvelles arrestations et des procès « pour l’exemple », menés à la hâte et en toute iniquité, susceptibles de déboucher sur des exécutions arbitraires.

Depuis le 10 janvier 2026, le procureur général d’Iran et les procureurs provinciaux qualifient publiquement les manifestant·e·s de mohareb (« une personne accusée de guerre contre Dieu »), une infraction passible de la peine de mort en Iran.

Le 19 janvier, le responsable du pouvoir judiciaire, Gholamhossein Mohseni-Eje’i, a ordonné des procédures rapides et des sanctions « dissuasives ». Deux jours plus tard, il s’est vanté publiquement d'avoir ordonné des chefs d’accusation plus sévères contre les manifestant·e·s arrêtés que ceux portés par les procureurs. En violation flagrante du droit à un procès équitable, il a interrogé des manifestant·e·s en l’absence de leurs avocats en vue de diffuser leurs « aveux » forcés dans les médias d'État.

Des mesures d’intimidation qui ciblent les familles des victimes

Les familles des personnes tuées ou détenues sont la cible d'une campagne systématique d'intimidation et de contrainte. Elles subissent des pressions pour enterrer leurs proches au milieu de la nuit et en présence des forces de sécurité. Selon des informations transmises par un professionnel de santé, à Meched, dans la province du Khorassan-e Razavi, les forces de sécurité ont procédé à des inhumations collectives sans en avertir les familles.

Selon les informations recueillies par Amnistie internationale, à la suite des massacres des 8 et 9 janvier 2026, de nombreuses familles ont été informées que les dépouilles de leurs proches ne leur seraient rendues qu’en échange de sommes d'argent exorbitantes, et à condition qu’elles signent des engagements ou fassent des déclarations publiques mensongères expliquant qu’ils étaient membres des bataillons de bassidjis du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), et non des manifestant·e·s, et avaient été tués par des « terroristes ».

Un proche d'une femme tuée dans la province de Téhéran a transmis des captures d'écran d'une conversation avec un membre de sa famille en Iran, qui a écrit :

« Elles [les autorités] commettent des atrocités ici. Les forces de sécurité ont tiré […] et elle s'est vidée de son sang parce qu'elle n'a reçu aucun soin… Quand quelqu'un est tué, ils ne rendent pas facilement le corps à la famille. Pour réclamer le corps, il faut écrire que la personne appartenait aux bassidjis et qu'elle a été tuée par des manifestants. »

Une source bien informée a assuré connaître au moins une victime tuée dans la province de Téhéran le 8 janvier, dont la famille n'avait toujours pas pu récupérer la dépouille plus de deux semaines après sa mort, car elle n'avait pas les moyens de payer la somme exigée par les autorités.

Les autorités ont diffusé les déclarations de plusieurs familles endeuillées contraintes de confirmer les récits officiels mensongers au sujet du meurtre illégal de leurs proches. Dans le cadre de l’affaire concernant une fillette de deux ans qui a reçu une balle dans la tête à Neyshabur, dans la province de Khorassan-e Razavi, le 9 janvier, les médias d'État ont diffusé plusieurs vidéos de propagande visant à dégager les forces de sécurité de toute responsabilité et à attribuer sa mort à des « terroristes ». Dans une vidéo, son père fait une déclaration et on entend une voix hors caméra lui souffler ce qu'il doit dire - et il le répète mot pour mot. Le nom complet de la fillette n'a pas été divulgué, mais uniquement son prénom, « Bahar ». 

De nombreuses familles sont toujours à la recherche de leurs proches disparus, les autorités refusant de donner une quelconque information sur le sort qui leur a été réservé, qu'ils soient morts ou détenus.

Un environnement militarisé synonyme de répression étouffante

Depuis le 9 janvier, des mesures de contrôle de type militaire sont instaurées sur tout le territoire national. Des unités des forces de sécurité lourdement armées sont déployées à travers tout le pays, et mettent en place un réseau dense de postes de contrôle et de patrouilles armées dans les villes et sur les axes interurbains.

Régulièrement, les voitures sont stoppées au hasard, et les véhicules et les téléphones portables sont fouillés. Selon des sources bien informées, le régime a restreint le droit de circuler librement et instauré des couvre-feux nocturnes. Dès le crépuscule, les forces de sécurité ordonnent aux gens, à l'aide de haut-parleurs, de rentrer chez eux et d'y rester. Ces patrouilles avertissent que les rassemblements de deux personnes ou plus dans la rue sont interdits, au risque d’être arrêtés.

Amnistie internationale a analysé des vidéos publiées en ligne qui corroborent les témoignages faisant état de cette militarisation. Sur une vidéo filmée à Meched, dans la province de Khorassan-e Razavi, diffusée le 15 janvier, on peut voir les forces de sécurité patrouiller à pied et à bord de véhicules sur les boulevards Hashemiyeh et Vakil Abad.

Une autre vidéo filmée à Borujerd, dans la province du Lorestan, diffusée en ligne le 17 janvier, montre des forces de sécurité armées portant des uniformes de camouflage beiges et équipées d'armes à feu létales. On peut voir également des véhicules le long du boulevard Takhti : des camions-citernes et des camions civils réaménagés équipés de grands tuyaux, probablement destinés à servir de canons à eau.

Dans une troisième vidéo publiée le 15 janvier depuis Tonekabon (Shahsavar), dans la province du Mazandaran, des dizaines de véhicules, notamment des motos et un véhicule blindé de transport de troupes, circulent sur le boulevard Shiroudi, avec à leur bord des membres des forces de sécurité.

D'autres vidéos montrent les forces de sécurité en train de narguer les habitants afin de créer un climat d'intimidation. Dans une vidéo diffusée en ligne le 20 janvier, on voit des membres des forces de sécurité armés, le visage couvert, patrouiller dans les rues de quartiers résidentiels à bord de pick-ups équipés de mitrailleuses lourdes et ordonner à plusieurs reprises aux habitants de « rentrer chez eux », tout en scandant des slogans à la gloire du Guide suprême. Amnistie internationale n'a pas été en mesure de vérifier de manière indépendante le lieu où ces images ont été filmées.