• 29 oct 2026
  • International
  • Article d'opinion

La COP31 doit amplifier le pouvoir des peuples, pas les voix du lobby pétrolier

Les négociations de l’ONU qui se tiendront le mois prochain à Antalya, en Turquie, ne pourront déboucher sur des mesures concrètes que si les gouvernements protègent les libertés civiles, limitent l’influence des énergies fossiles et écoutent les populations en première ligne de la crise climatique

- Jurema Werneck, Ruhat Sena Akşener et Samantha Klintworth, respectivement directrices d’Amnistie internationale au Brésil, en Turquie et en Australie.

La crise climatique est aussi une crise des droits humains : elle fait des victimes et bouleverse totalement la vie de nombreuses populations à travers le monde. 

Pourtant, alors que ceux qui tirent profit de l’expansion des énergies fossiles bénéficient d’un accès privilégié et d’une influence sur les négociations mondiales sur le climat, ceux qui se prennent frontalement les répercussions les plus dures, comme les peuples autochtones ou les membres de communautés exposées au changement climatique, sont largement exclus des processus décisionnels.

En tant que directrices d’Amnistie internationale au Brésil, en Turquie et en Australie, pays jouant un rôle de premier plan aux COP30 et COP31, nous avons pu constater à quel point l’efficacité de l’action climatique dépend de la capacité des citoyennes et citoyens à s’exprimer, à s’organiser, à manifester et à participer.

L'an dernier, à Belém, les lobbyistes des énergies fossiles étaient plus nombreux que les membres de toutes les délégations nationales, à l'exception de celle du Brésil, mettant en évidence le déséquilibre des pouvoirs au sein des négociations sur le climat. La COP31 doit s'attaquer à l’emprise des entreprises et élargir la participation publique. Or, de sérieuses inquiétudes planent sur la capacité de la société civile à s'exprimer de façon libre et sûre en Turquie.

Les restrictions des droits accélèrent le dérèglement climatique

Force est de constater que les droits humains indispensables pour faire face à cette crise et réclamer justice sont peu à peu rognés.

Les pratiques autoritaires accélèrent le dérèglement climatique en limitant les manifestations, en réduisant au silence les défenseur·e·s des droits et en protégeant les intérêts des énergies fossiles contre toute surveillance. Les attaques contre les femmes, les personnes LGBTI+ ou les membres de communautés marginalisées divisent les sociétés, affaiblissent l'action collective et détournent l'attention de la population, tandis que l'expansion des énergies fossiles se poursuit.

C'est pourquoi l’offensive contre l'espace civique en Turquie, pays qui accueille la COP31, devrait inquiéter tous les gouvernements qui s'apprêtent à participer à ce sommet.

En septembre, les autorités turques ont lancé une opération à l'échelle nationale visant organisations LGBTI+, militant·e·s et défenseur·e·s des droits humains. Elles ont mené des perquisitions dans des domiciles, des lieux de réunion et des bureaux, ont procédé à des arrestations et des incarcérations, tout en restreignant l’accès aux comptes sur les réseaux sociaux de militant·e·s, de journalistes et d’organisations de défense des droits humains, y compris celui d’Amnistie internationale Turquie.

Tout cela s'inscrit dans le cadre d'une répression qui dure depuis une décennie et affaiblit l'indépendance du pouvoir judiciaire, fait fi des décisions judiciaires internationales et restreint les libertés de réunion pacifique, d'association et d'expression. Quelle que soit la personne visée, l'effet est le même : la dissidence est muselée et la peur s’installe.

Pour que la COP31 soit un succès, la Turquie doit cesser de réprimer les droits humains.

Des signaux inquiétants en provenance de la Turquie, pays hôte

Dans ce contexte, l'accord conclu entre la Turquie et l'ONU concernant l'organisation de la COP31 est très inquiétant.

L'article 11.11 impose aux participant·e·s de respecter les lois et réglementations en vigueur en Turquie et de s'abstenir de s'ingérer dans ses « affaires intérieures ». L'article 11.12 réintroduit une disposition relative à la levée de l'immunité qui avait été omise dans l'accord conclu lors de la COP30 au Brésil.

Les autorités turques invoquent déjà des notions vagues telles que la « moralité publique » et « l'atteinte à la famille » pour enquêter sur des personnes et restreindre la liberté d'expression. Cet accord risque donc d’avoir un effet dissuasif sur les militant·e·s, les défenseur·e·s des droits humains et les journalistes.

Les critiques formulées à l’encontre des politiques de la Turquie en matière d’énergies fossiles, du traitement réservé aux défenseur·e·s de l’environnement ou de sa répression à l’encontre des organisations de défense LGBTI+ pourraient-elles être qualifiées d’ingérence dans les « affaires intérieures » ? Aucun participant à une conférence des Nations unies sur le climat ne devrait avoir à se poser cette question.

La Turquie et l'ONU doivent garantir publiquement que les participant·e·s pourront s'exprimer, s'organiser, rendre compte et manifester pacifiquement, sans faire l'objet de discrimination, d'intimidation, de surveillance, de détention ou de représailles. Les gouvernements doivent dénoncer les lacunes de l'accord avant d’arriver à Antalya.

Le Brésil a permis des avancées, sans atteindre la perfection 

La COP31 doit s’appuyer sur l’approche adoptée par le Brésil. Son accord d’organisation de la COP prévoyait une conférence inclusive et non discriminatoire, tandis que sa présidence adoptait un ton plus ouvert et participatif. La COP30 a enregistré une participation record des peuples autochtones, mais cet accès ne fut pas synonyme d’influence : de nombreuses décisions clés ont quand même été prises à huis clos.

Les engagements pris à Belém dépendent en fin de compte des choix politiques nationaux, et les résultats de l’élection brésilienne d’octobre laissent présager un corps législatif possiblement moins disposé à les respecter. Ce qui pourrait compromettre davantage les droits des peuples autochtones, des Quilombolas et des communautés traditionnelles.

Lorsque les protections au niveau national faiblissent, les espaces internationaux deviennent d'autant plus vitaux pour permettre aux populations touchées de faire entendre leur voix et de demander des comptes aux décideurs. La COP31 doit garantir la liberté d'expression et de réunion pacifique en dehors de la « Zone bleue » (zone protégée par l'ONU) et accorder à la société civile un accès élargi aux négociations. 

Les défenseur·e·s de l'environnement sont moteurs de changement 

Comme l'a rapporté Amnistie internationale, les communautés qui s'opposent à l'expansion des énergies fossiles et mettent en place des alternatives plus équitables sont victimes de harcèlement, de surveillance, de poursuites judiciaires, de désinformation, de violence et de restrictions du droit de manifester pacifiquement. Il s’agit notamment des peuples des Premières Nations en Australie qui s’opposent à l’exploration pétrolière et gazière offshore, des pêcheurs et pêcheuses artisanaux de la baie de Guanabara au Brésil qui luttent pour la justice environnementale, et des militant·e·s qui défendent la forêt d’Akbelen en Turquie contre le développement de l'extraction du charbon.

Ces communautés sont détentrices de droits et porteuses de connaissances, et sont des acteurs politiques qui protègent leurs territoires et élaborent des réponses efficaces face au changement climatique. Les gouvernements doivent les protéger et s’assurer qu’elles aient leur mot à dire.

La COP31 doit s’attaquer au pouvoir du secteur des énergies fossiles

Afin de protéger les droits humains, les gouvernements doivent profiter de la COP31 pour faire progresser trois priorités urgentes. 

Premièrement, ils doivent stopper l’expansion des énergies fossiles et accélérer une transition complète, rapide, équitable, dotée du financement nécessaire et respectueuse des droits vers l’abandon des énergies fossiles. Les États les plus responsables doivent aller plus loin et plus vite, en supprimant les subventions octroyées aux énergies fossiles et en réorientant les ressources publiques vers des énergies renouvelables respectueuses des droits.

Deuxièmement, ils doivent veiller à ce que la transition protège les droits et ne laisse personne de côté, notamment en rendant le Mécanisme pour une transition juste opérationnel et responsable, et en le finançant.

Et troisièmement, ils doivent renforcer la mobilisation de financements climatiques supplémentaires à base de subventions, au profit de l’atténuation, de l’adaptation et de la prise en compte des pertes et préjudices, sans accroître l’endettement des pays à faibles revenus.

La COP31 ne pourra pas aboutir à ces résultats sans les connaissances et l’expertise des populations en première ligne de la crise climatique. 

Le Brésil doit défendre les avancées en matière de participation réalisées lors de la COP30. La Turquie doit mettre fin à sa répression et protéger l’espace civique. L’Australie, en tant que co-présidente des négociations, doit garantir un résultat ambitieux et centré sur les droits, tout en s’opposant aux restrictions imposées aux manifestations pacifiques pour le climat sur son territoire. 

La crise climatique ne peut pas être résolue à huis clos. Les portes doivent rester ouvertes, et les citoyen·ne·s doivent avoir le pouvoir d'influencer ce qui se trame à l’intérieur.

À propos des autrices

Sam Klintworth a plus de 30 ans d'expérience dans le secteur associatif, où elle s'est consacrée à l'accompagnement et à la défense des personnes et des communautés vulnérables et marginalisées, tant au niveau local, national qu'international. Psychologue diplômée, elle est également titulaire d'une licence en droit et d'une maîtrise en gestion.

Ruhat Sena Akşener a débuté son engagement au sein de la société civile en participant à des projets culturels et de préservation de l'environnement. Depuis 2005, elle travaille à Amnistie internationale Turquie sur des questions clés relatives aux droits humains, notamment la liberté d'expression et de la presse, les droits des femmes, le droit à un procès équitable, les droits économiques, sociaux et culturels, la lutte contre l'impunité et la discrimination. Elle est directrice d'Amnistie internationale Turquie depuis 2023.

Jurema Werneck est médecin et titulaire d’un doctorat en Communication et culture de la Faculté de communication de l’Université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ). Elle occupe le poste de directrice d’Amnistie internationale Brésil depuis 2017. Elle est cofondatrice de Criola - une organisation pour les femmes noires basée à Rio de Janeiro - et de l’Articulation des organisations de femmes noires du Brésil, dont elle a été la première secrétaire exécutive. C'est une militante chevronnée dans les domaines des droits humains, de l'égalité raciale et de genre, ainsi que de la santé des populations noires et des femmes. Elle publie des ouvrages et des articles sur la culture noire, la condition des femmes noires, le racisme, la santé des femmes noires, les droits en matière de sexualité et de procréation, les politiques publiques en faveur de l'égalité de genre et raciale, la santé des populations noires, la bioéthique et les droits humains. Jurema Werneck siège aux conseils d'administration de Criola, de l'Institut Marielle Franco, de Greenpeace Brésil et de Vital Strategies Brésil. Pour la période 2025-2026, elle a été nommée envoyée spéciale pour les COP30 et COP31, où elle se consacre à l'égalité raciale et aux zones urbaines marginalisées (périphéries).