Égypte. Il faut que les autorités cessent de s’en prendre aux personnes qui expriment leurs convictions religieuses en ligne
Les autorités égyptiennes ont intensifié leur répression visant l’expression de convictions religieuses sur Internet ces derniers mois, a indiqué Amnistie internationale ce 29 janvier, les appelant à libérer immédiatement et sans condition 23 personnes détenues de façon arbitraire pour le simple fait d’avoir exercé pacifiquement leur droit à la liberté de religion et de conviction.
Au cours des six derniers mois, les forces de sécurité ont arrêté arbitrairement au moins 29 personnes âgées de 18 à presque 60 ans, dont une femme, dans six gouvernorats parce que celles-ci avaient publié en ligne des contenus exprimant des opinions religieuses qui n’étaient pas en accord avec les discours religieux validés par l’État, ou simplement parce qu’elles appartenaient à des groupes sur les réseaux sociaux qui traitaient d’athéisme et d’agnosticisme et critiquaient les convictions religieuses les plus courantes. Ces personnes ont fait l’objet d’enquêtes en lien avec des charges controuvées d’« outrage aux religions » et d’« appartenance à un groupe établi en violation du droit ». Si elles sont reconnues coupables, elles risquent jusqu’à cinq ans d’emprisonnement.
« Publier des opinions religieuses en ligne ou participer à des discussions sur le fait d’avoir ou non des croyances n’est pas une infraction. Pourtant, les autorités égyptiennes ont intensifié leur répression contre les personnes qui évoquent des questions religieuses sur Internet, ce qui va à l’encontre des obligations internationales du pays en matière de droits humains et plus particulièrement des engagements pris par les autorités quant à la liberté de religion à l’occasion de l’Examen périodique universel 2025 devant le Conseil des droits de l’homme [ONU], a déclaré Mahmoud Shalaby, spécialiste de l’Égypte et de la Libye à Amnistie internationale.
« Il faut que les autorités égyptiennes cessent d’ériger en infraction les discussions portant sur des convictions religieuses, y compris celles jugées différentes des opinions prédominantes dans la société, ou même le simple fait d’en être l’écho ou de les remettre en question. Les autorités doivent libérer immédiatement et sans condition les personnes détenues arbitrairement pour n’avoir fait qu’exercer pacifiquement leur droit à la liberté de religion ou de conviction. »
Entre la mi-juillet 2025 et le 1er janvier 2026, des agents des forces de sécurité ont soumis les personnes arrêtées à des disparitions forcées pendant des périodes allant de quatre à 56 jours. Au moins quatre personnes détenues ont signalé au ministère public lors des audiences de prolongation de leur détention provisoire qu’elles avaient subi des actes de torture et d’autres mauvais traitements à la suite de leur arrestation, tandis qu’au moins 11 ont été privées de leur droit à une représentation juridique de leur choix pendant la phase d’interrogatoire. Une personne est morte en détention, selon les déclarations faites par ses codétenus auprès du ministère public lors d’une audience de prolongation de leur détention provisoire, début janvier 2026. Amnistie internationale n’a pu obtenir d’informations sur les causes de ce décès.
Cinq personnes ont été libérées début décembre 2025, dans l’attente des résultats des enquêtes. Les 23 autres sont toujours en détention provisoire.
Amnistie internationale s’est entretenue avec un proche d’une personne détenue, deux avocats de l’Initiative égyptienne pour les droits individuels, la Commission égyptienne pour les droits et les libertés et deux autres avocats représentant 13 prévenu·e·s.
La police a arrêté la plupart des personnes détenues chez elles et a saisi leurs ordinateurs portables et téléphones mobiles, y compris des appareils appartenant à des membres de leur famille, sans présenter de mandats d’arrêt ni expliquer les raisons des arrestations.
Une longue série de violations perpétrées au moment des arrestations
Au moment des arrestations, les forces de sécurité ont dissimulé le sort des personnes arrêtées et le lieu où elles se trouvaient, les soumettant ainsi à une disparition forcée. Ces personnes ont été détenues sans bénéficier de la protection de la loi pendant des périodes allant de quatre à 56 jours dans des centres de l’Agence de sécurité nationale (NSA) tenus secrets, où elles couraient un risque accru de torture et d’autres mauvais traitements, avant que les forces de sécurité ne les défèrent au service du procureur général de la sûreté de l’État (SSSP). Pendant leur disparition forcée dans les locaux de la NSA, les personnes détenues ont été interrogées les yeux bandés, pendant des heures, au sujet de leurs convictions religieuses, notamment de leur obédience musulmane ou chrétienne et du fait qu’elles pratiquaient ou non la prière.
Parmi les personnes arrêtées figurait un homme qui gérait une chaîne YouTube où se déroulaient des débats ou des analyses sur des idées religieuses ; il s’agissait, par exemple, d’évoquer des convictions courantes dans l’islam et le christianisme, y compris l’apparition de signes annonciateurs du Jugement dernier. Une autre publication en ligne critiquait un prédicateur islamique très suivi, et une autre encore traitait de la justice cosmique. Un troisième homme a partagé du contenu tournant en dérision certaines pratiques religieuses.
Les forces de sécurité ont arrêté Sherif Gaber (32 ans), blogueur et youtubeur, à son domicile du Caire le 3 novembre 2025 et l’ont soumis à une disparition forcée pendant environ 56 jours avant de le déférer au ministère public. Depuis 2013, les autorités ont pris pour cible cet homme à plusieurs reprises en raison d’opinions religieuses qu’il avait exprimées en ligne. Entre 2013 et 2024, la justice l’a condamné par contumace, dans trois affaires distinctes, à un, trois et cinq ans d’emprisonnement pour « outrage aux religions ». Il est toujours détenu dans l’attente des conclusions de l’enquête.
Le SSSP a ouvert des enquêtes visant les personnes détenues pour diverses charges, dont l’adhésion à un groupe créé en violation de la loi, l’exploitation de la religion pour promouvoir des idées préjudiciables à l’unité nationale, l’outrage aux religions, l’injure aux religions par des moyens publics et la diffusion de fausses informations. Le parquet a ensuite ordonné leur placement en détention provisoire.
Lors de l’une des audiences de prolongation de la détention provisoire, tenue en ligne fin 2025, trois personnes prévenues ont indiqué au ministère public que des agents de la NSA leur avaient infligé des décharges électriques pendant leur disparition forcée. Le ministère public n’a pas enquêté rapidement et efficacement sur ces allégations, à savoir qu’il n’a pas fait examiner les personnes détenues par des médecins légistes et a déclaré en revanche qu’il les convoquerait pour une audience en présentiel au cours de laquelle elles pourraient « signaler ce qu’elles souhaitent ».
Saeed Abo Mustafa, l’un des détenus ayant participé à des débats en ligne sur des convictions religieuses, a expliqué au ministère public lors de la première audience de prolongation de sa détention provisoire que des agents de la NSA lui avaient asséné des coups de genou et de pied dans le dos et le ventre pendant sa disparition forcée, en juillet 2025. Le ministère public a rejeté sa plainte, en lui demandant pourquoi il n’avait pas signalé ces violences lors de son premier interrogatoire.
« Les autorités commettent violence sur violence contre les personnes détenues arbitrairement ; cela va des accusations absurdes portées contre elles jusqu’à des disparitions forcées, en passant par l’absence de prise en compte de leurs graves allégations de torture et autres mauvais traitements. Il faut que le ministère public mette fin immédiatement à sa complicité dans les violences de la NSA en cessant d’approuver automatiquement les détentions arbitraires, et veille à ce que toutes les allégations de torture ou d’autres mauvais traitements fassent l’objet, dans les meilleurs délais, d’enquêtes approfondies, indépendantes, impartiales, transparentes et efficaces, a déclaré Mahmoud Shalaby.
« Les autorités égyptiennes doivent cesser de restreindre le droit à la liberté de religion ou de conviction et ne plus engager de poursuites à l’encontre de personnes en raison de leurs croyances. »
En Égypte, les minorités religieuses, notamment les chrétien·ne·s coptes, les musulman·e·s chiites et les baha’i·e·s, sont constamment en butte à la discrimination dans la législation et dans la pratique. Des membres de minorités religieuses, des personnes athées et d’autres n’embrassant pas les convictions religieuses autorisées par l’État ont subi des menaces et du harcèlement, y compris des convocations et des interrogatoires abusifs par la NSA et parfois des poursuites pour des charges floues d’« outrage aux religions ».
Des représentant·e·s de l’État ont continué à discriminer les chrétien·ne·s en les empêchant de former des recours utiles en cas de violences interconfessionnelles et en imposant des processus de réconciliation coutumiers qui les privaient d’indemnisation et conduisaient parfois à leur bannissement.
Depuis mars 2025, au moins 15 membres de la religion ahmadie de la paix et de la lumière demeurent détenus arbitrairement, uniquement pour avoir exercé pacifiquement leur droit à la liberté de religion. En avril 2025, des titulaires de mandats dans le cadre des procédures spéciales des Nations unies ont exprimé des préoccupations quant à la discrimination de la communauté baha’ie par l’État égyptien, notamment la confiscation de cimetières, la privation de reconnaissance juridique et de documents d’identité, et le harcèlement des baha’i·e·s.