• 1 juin 2026
  • Afghanistan
  • Communiqué de presse

« J’ai créé une école en ligne, pour que les filles en Afghanistan puissent encore apprendre » - Fatema Uzgan Nusrat explique en quoi l’éducation des filles est essentielle

Fatema Uzgun Nusrat dirige une école en ligne baptisée « L’Académie Behdukht » destinée à l’éducation des filles en Afghanistan. Aujourd’hui, l’Afghanistan reste le seul pays au monde qui interdit l'enseignement secondaire aux filles et aux femmes. À l’Académie Behdukht, la sécurité est très stricte ; même les élèves ne connaissent pas les noms de leurs camarades. Mais la demande est forte et l’école ne cesse de se développer. 

Fatema a été interviewée récemment dans le cadre du podcast d’Amnistie internationale intitulé Du côté de l'humanité. Elle nous raconte ici ce qui l’a motivée à créer cette école, après avoir vécu une partie de sa jeunesse sous le régime des talibans. 

Lorsque les talibans ont pris pour la première fois le contrôle de ma province en Afghanistan en 1998, j’avais entre 12 et 13 ans. Ils ont ordonné aux écoles de fermer leurs portes aux filles, ce qui m’a profondément attristée car j’adorais aller à l’école. Tout à coup, il m’a fallu porter une burka et je ne pouvais plus sortir sans être accompagnée d’un chaperon masculin. Il n’y avait aucun programme éducatif disponible, et pas d’Internet. 

Un jour, un proche est venu chez nous pour nous avertir qu’il n’était pas prudent de conserver des livres ; alors nous les avons brûlés, ainsi que nos photos de famille. Poussés par la peur et l’incertitude, les gens jetaient même leurs brosses à dents, car des rumeurs circulaient selon lesquelles les talibans n’utilisaient que le miswak [une tige en bois] et désapprouvaient l’usage des brosses à dents. La peur était partout, même les plus petites choses semblaient dangereuses.  

J’ai réussi à sauver quelques livres de la bibliothèque de mon grand-père, et j’ai continué à les lire au fil de ces années sombres. 

Pendant les étés très chauds en Afghanistan, je me levais tôt pour lire, l’air était frais et tout le monde dormait encore. Je passais une grande partie de ma journée le nez dans mes livres, même lorsque j’aidais ma mère dans la cuisine. Parfois, mes mains grasses laissaient des traces sur les pages. 

Nous lisions à la lueur des lampes à huile 

Mon livre préféré était un roman d'aventures : un gros ouvrage relié, à la couverture verte. Je l'ai lu sept fois. J'espère qu'il se trouve encore chez moi, en Afghanistan. 

Mes parents encourageaient mon goût pour la lecture et nous motivaient, avec mes frères et sœurs, à étudier, même face à l’adversité. Ils n'avaient pas pu terminer leurs études supérieures en raison de responsabilités familiales ; ils ont fait de l'éducation notre priorité et ont travaillé dur pour nous procurer des livres et du matériel d'écriture. 

Il n'y avait pas d'électricité dans notre province. Le soir, on s’asseyait tous ensemble autour d'une lampe à huile pour étudier. Mon père travaillait loin de chez nous, mais ma mère était là tous les soirs. Quand je repense à ces années-là, je nous revois, assis là, à lire et rire ensemble, dans un petit cercle de lumière, dans une maison plongée dans l'obscurité. 

Des vagues d’espoir brisé 

Lorsque le régime taliban a pris fin en 2001, j’étais adolescente. La vie est peu à peu devenue plus facile. J'ai terminé le lycée et, en 2006, j'ai commencé des études de droit à l’Université de Kaboul. J'ai ensuite travaillé pour plusieurs ONG et j'ai obtenu une bourse pour poursuivre mes études de master à Istanbul. J’étais maman de jeunes enfants et, au départ, j’étais réticente à l'idée de partir m'installer à l'étranger, mais mon mari m'a beaucoup soutenue. Nous y avons vu l’opportunité précieuse d'acquérir de nouvelles compétences et de les ramener dans notre pays. J’étais convaincue que l’Afghanistan allait de l’avant et la société était traversée par un vrai sentiment d’espoir et d'énergie. 

Finalement, cet avenir ne s'est pas profilé comme espéré. 

Lorsque les talibans ont repris le contrôle de l'Afghanistan en 2021, je terminais mon master. Il est rapidement devenu évident que nous ne pourrions pas rentrer. J'étais sous le choc. Je pensais sans cesse à mon pays, j’étais submergée par mes souvenirs d’enfance. Je n'arrêtais pas de me demander : « Comment cela peut-il se produire une nouvelle fois ? Pourquoi ? » Je n'avais pas de réponses.  

Financer l’Académie en ligne Behdukht 

Il était trop dangereux de rentrer en Afghanistan, mais mes pensées étaient tournées vers ces filles soudainement privées d’école. J’ai pris contact avec quelques familles ayant des filles et leur ai proposé de bénéficier de cours en ligne et d’autres possibilités de formation. En 2023, nous avons créé un groupe WhatsApp avec cinq filles et avons mis en place une plateforme pour leur donner accès à des ressources d’apprentissage en ligne. Plus tard, nous l’avons baptisée Académie en ligne Behdukht

La nouvelle s'est rapidement répandue. D'autres enseignants bénévoles nous ont rejoints et nous avons reçu des demandes d'élèves de plusieurs provinces à travers le pays. Aujourd'hui, plus de 200  filles étudient chez nous. Nous suivons le programme scolaire afghan standard qui était en vigueur avant 2021, et j'ai également introduit de nouvelles matières comme l'informatique. Les cours sont principalement autogérés : Behdukht facilite l'accès aux possibilités d'apprentissage, tandis que les élèves jouent un rôle central dans leur éducation. 

Notre priorité absolue est d'assurer la sécurité de nos élèves. Les persécutions restent monnaie courante sous le régime des talibans, et nous nous engageons à protéger leur identité. Chaque nouvelle étudiante doit être recommandée par une personne de confiance et remplir un formulaire. Ce n'est qu'après un examen minutieux que nous confirmons son inscription. 

Je suis si fière de mes étudiantes 

La plupart de nos élèves vivent dans des villages, et leurs familles disposent de moyens financiers très limités. Il est remarquable de voir à quel point elles soutiennent leurs enfants, même face aux difficultés que représentent des choses aussi simples qu’installer une connexion Wi-Fi ou acheter une tablette pour suivre les cours en ligne. Surtout, elles accordent à leurs filles le temps et l'espace nécessaires pour se consacrer à leurs études. 

Cependant, ce sont les élèves elles-mêmes qui me rendent le plus fière. Leur volonté d'apprendre est extraordinaire. Elles trouvent des moyens créatifs d'étudier malgré la lenteur de la connexion Internet et le manque de manuels scolaires. 

La plupart espèrent poursuivre leurs études à l'université après avoir obtenu leur diplôme à l'Académie Behdukht ; le semestre dernier, quatre d'entre elles ont été admises dans des universités en ligne. 

L'enseignement à l'Académie Behdukht est gratuit. Nous ne percevons aucun salaire et ne bénéficions d'aucun financement officiel. Je recherche actuellement des subventions qui permettraient de mieux soutenir nos élèves en leur fournissant des ressources indispensables, comme des ordinateurs ou des tablettes et l’accès à Internet, afin qu’elles puissent s'investir pleinement dans leur scolarité. 

Mes livres m’attendent toujours à la maison 

À cause du décalage horaire entre les États-Unis et l’Afghanistan, je me réveille souvent à 3 heures du matin. J’aime bien me lever tôt, cela me rappelle mon enfance, quand je m’asseyais dans une maison silencieuse et plongeais dans les livres. Ces histoires sont toujours là-bas, dans ma ville natale, mais je ne sais pas quand je les retrouverai. Je me demande parfois si leurs pages ont encore des traces d’huile de cuisson. 

Mon souhait est de voir les jeunes filles afghanes retourner à l'école et grandir pour reconstruire notre pays dans la dignité et l'égalité. Je sais que l'Académie Behdukht n'est qu'un petit pas, mais je suis convaincue que le véritable changement commence par des petits pas. 

APPEL À L’ACTION : Écoutez Fatema raconter son histoire ; et partagez-la auprès de vos réseaux. Écoutez le podcast