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Communiqué 
international
Soudan du sud

Amnistie internationale appelle le Soudan du Sud à refréner les actions du service national de la sûreté et à respecter le droit à la liberté d’expression et de réunion pacifique

Devant le Conseil des droits de l’homme des Nations unies le 16 septembre, Amnistie internationale a exprimé son inquiétude persistante quant à la réduction de l’espace civique pour les Sud-Soudanais dans leur pays et au Kenya, ainsi que face au comportement illégal des agents du Service national de la sûreté (NSS).

L’organisation a déclaré que, depuis le dernier dialogue interactif sur le Soudan du Sud au sein du Conseil des droits de l’homme en mars 2019, des dissidents continuaient d’être harcelés, arrêtés arbitrairement et détenus sans inculpation, en citant les cas de Michael Wetnhialic, un jeune militant, et de Ding Ding Mou, un agent des forces de sécurité, qui demeurent détenus par le NSS sans pouvoir communiquer régulièrement avec leurs avocats et leurs proches depuis leur arrestation en mai 2019. Elle a également évoqué le cas de Michael Rial Christopher, rédacteur en chef d’un journal qui a été arrêté arbitrairement le 17 juillet 2019 et maintenu en détention pendant 37 jours, privé de contact avec ses proches et son avocat la plupart du temps.

L’organisation a souligné que même quitter le Soudan du Sud n’était pas une garantie de sécurité pour les détracteurs du gouvernement. Entre mai et juillet, Amnistie internationale a relevé de multiples cas de harcèlement et de tentatives d’intimidation de personnes ayant critiqué les autorités par des agents de l’État sud-soudanais au Soudan du Sud et au-delà des frontières, en Éthiopie et au Kenya, notamment sous la forme de menaces écrites et verbales, d’arrestations arbitraires et de placements en détention de manifestants, ou encore d’attaques physiques.

Complément d’information

La présente déclaration publique reprend les éléments d’une déclaration présentée oralement devant le Conseil des droits de l’homme le 16 septembre 2019, dans le cadre du dialogue interactif avec la Commission sur les droits de l’homme au Soudan du Sud.

Recours persistant aux arrestations arbitraires et aux détentions prolongées par le NSS

Le NSS continue d’arrêter arbitrairement des personnes et de les détenir pendant de longues périodes. Ainsi, Michael Wetnhialic a été arrêté arbitrairement par des agents du NSS à Djouba le 18 mai. Il est actuellement détenu illégalement au siège du NSS, dans un lieu connu sous le nom de Blue House (« la maison bleue »), sans pouvoir contacter régulièrement sa famille et son avocat. Selon l’un de ses proches, il n’a pas été informé des charges retenues contre lui. C’est la troisième fois que ce jeune militant est arrêté. Sa famille a indiqué qu’il avait été arrêté arbitrairement pour la première fois par le NSS en août 2017 et détenu à Blue House pendant environ six mois. Il était soupçonné d’avoir critiqué le NSS et de hauts responsables de cet organe sur Facebook. Michael Wetnhialic a été de nouveau arrêté en 2018 car, selon la même source, le NSS le soupçonnait d’utiliser un faux nom sur Facebook pour continuer à critiquer cet organe et ses hauts responsables.

Ding Ding Mou, un agent des forces de sécurité sud-soudanaises, est incarcéré illégalement au centre de détention de Riverside, tristement célèbre pour les conditions déplorables qui y règnent ainsi que les actes de torture et les autres mauvais traitements qui y sont infligés. Il a été arrêté arbitrairement par le NSS à Djouba le 31 mai. Il a d’abord été détenu à Blue House pendant huit jours.

Le 15 juillet 2019, des agents du NSS sont venus chercher Michael Rial Christopher, 40 ans, rédacteur en chef d’un journal sud-soudanais, alors qu’il se trouvait à bord d’un avion en partance pour le Kenya. Il a été convoqué à Blue House et placé en détention illégalement le 17 juillet. Il n’a pas pu contacter un avocat ni sa famille pendant sa détention. Il a été libéré le 22 août.

En janvier 2019, après que Michael Rial Christopher a publié une tribune favorable aux manifestations au Soudan, l’autorité responsable des médias et le NSS ont mis en garde le journal sud-soudanais Al Watan, lui interdisant de couvrir les manifestations antigouvernementales. Michael Rial Christopher a fui le Soudan du Sud en janvier 2019, après avoir reçu des menaces de mort émanant à son avis d’agents du NSS, puis il est revenu dans le pays en février. En mars 2019, les autorités ont suspendu Al Watan en accusant le journal d’avoir mené ses activités sans licence, allégation que Michael Rial Christopher dément.

Campagne nationale et transfrontalière de harcèlement et d’intimidation des détracteurs avérés ou supposés du gouvernement sud-soudanais

Le 16 mai 2019, des Sud-Soudanais ont défilé dans la rue en Australie, aux États-Unis, en Éthiopie et au Soudan pour exprimer leurs préoccupations et leur mécontentement face aux politiques et aux actions des autorités du Soudan du Sud. Ces manifestations pacifiques ont été organisées par le mouvement Carton rouge, un mouvement de jeunes mené par des Sud-Soudanais de la diaspora qui est ouvert à toute personne favorable à son approche non-violente et composé principalement de défenseurs des droits humains, de militants de la société civile, d’étudiants, d’universitaires et de personnalités politiques. Inspiré par les manifestations au Soudan et en Algérie qui ont abouti à la chute des anciens présidents Omar El Béchir et Abdelaziz Bouteflika, le mouvement Carton rouge se décrit comme un « mouvement pour les droits civils créé afin de reconstruire et de sauvegarder une société équitable, libre et ouverte », qui tente « d’équilibrer les valeurs fondamentales de liberté, d’égalité et de fraternité » et se mobilise sous les mots d’ordre « Kiir doit partir » et « Ni silence, ni violence ».

Peu après sa création et les annonces de manifestations pacifiques prévues, des membres avérés ou supposés de ce mouvement ont été la cible de restrictions et d’arrestations arbitraires, de manœuvres de harcèlement et de tentatives d’intimidation. Amnistie internationale a recueilli des informations indiquant que les autorités sud-soudanaises ont menacé par écrit et verbalement des membres du mouvement Carton rouge, en ont placé certains en détention et ont agressé des journalistes pour museler toute critique du gouvernement et de ses dirigeants.

En mai 2019 à Djouba, la capitale du Soudan du Sud, des personnes ont été dissuadées de manifester pacifiquement après que le gouvernement a déployé l’armée en nombre pour les manifestations prévues, procédé à des perquisitions systématiques de maison en maison et soumis des membres du mouvement à des tentatives d’intimidation, des manœuvres de harcèlement et des menaces. Ce harcèlement a dépassé les frontières. À Nairobi, des manifestants ont été privés de leur droit à la liberté d’expression et de réunion pacifique par les autorités kenyanes en mai 2019. Le 9 juillet, trois manifestants pacifiques ont été arrêtés à Nairobi et roués de coups en détention par des policiers alors qu’ils avaient respecté l’obligation légale d’informer la police de leur manifestation prévue. En Éthiopie, deux cadreurs couvrant la manifestation dans la capitale, Addis-Abeba, ont été agressés physiquement par des employés de l’ambassade du Soudan du Sud. D’après les informations dont dispose Amnistie internationale, des manifestants au Kenya et en Éthiopie ont également été menacés d’enlèvement par des agents du Service national de la sûreté (NSS) du Soudan du Sud. Au Kenya, où la disparition forcée de trois détracteurs connus du gouvernement sud-soudanais, dont deux ont été exécutés, et l’expulsion d’un autre depuis 2016 planent encore, ces menaces et attaques ont instillé la peur parmi les défenseurs des droits humains et les militants de la société civile sud-soudanais.

Recommandations

Amnistie internationale demande aux autorités sud-soudanaises de cesser immédiatement de harceler, d’intimider et de cibler des personnes qui n’ont fait qu’exprimer un point de vue critique envers le gouvernement à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières du Soudan du Sud. Elles doivent au contraire respecter, protéger, promouvoir et concrétiser le droit à la liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique. Le gouvernement doit diligenter des enquêtes indépendantes, approfondies et efficaces sur toutes les allégations de harcèlement, d’intimidation et de menaces à l’encontre de membres du mouvement Carton rouge. En outre, il doit modifier la Loi de 2014 relative au NSS pour restreindre les pouvoirs illimités de cet organe qui sont contraires à la Constitution provisoire de 2011 et la rendre conforme aux normes internationales relatives aux droits humains.

Mis à jour le jeudi, 19 septembre 2019