• 7 oct 2026
  • Australie
  • Communiqué de presse

Australie. « Ce que nous défendons, c’est le droit de dire non. »

Rencontre avec Antonia Burke, qui se bat pour les droits des peuples autochtones en Australie. 

Pendant plus d’une décennie, Antonia Burke a sillonné l’Australie pour écouter les peuples des Premières Nations parler des conséquences des décisions gouvernementales sur leur vie. Au fil des ans, elle a entendu des récits d’oppression, d’injustice et de traumatisme intergénérationnel. En tant que femme autochtone issue des peuples Yanyuwa et Garrwa, deux Premières Nations australiennes du Territoire du Nord, Antonia sait bien que les politiques des gouvernements façonnent la vie de ces peuples. Cette compréhension des choses a revêtu une nouvelle urgence lorsqu’elle a pris la mesure de l’ampleur de l’exploitation pétrolière et gazière offshore dans les mers d’Arafura et de Timor, des eaux qui font vivre des populations, des cultures et la vie marine en Australie, au Timor-Leste, en Papouasie-Nouvelle-Guinée et en Indonésie. Les peuples des Premières Nations d’Australie appellent ces eaux le « Pays de la mer », qui est source de leur identité et qui s’accompagne de récits et de chants qui guident ces populations depuis des générations. 

En sa qualité de fondatrice et directrice de Sea of Nations, Antonia travaille avec les Premières Nations et les populations côtières pour que les décisionnaires rendent des comptes et garantissent une consultation et un consentement réels avant que les décisions affectant leurs territoires ne soient prises. Elle nous fait part de son expérience. 

Je m’appelle Antonia Burke. Je suis une femme aborigène originaire du Territoire du Nord. Ma mère a vu toute son existence bouleversée par les décisions du gouvernement. L’oppression, la domination et le contrôle ont créé un traumatisme intergénérationnel et causé beaucoup de souffrances et d’impuissance pour mes proches. 

Le fait d’avoir grandi en sachant bien ce qui s’est passé, et comment cela s’est passé, a fait naître en moi quelque chose qui m’a toujours poussée à vouloir me mobiliser et à agir. Cela a créé en moi un profond sentiment de responsabilité. Et c’est ce sentiment de responsabilité qui m’a poussée à rechercher la vérité et à prendre la parole. 

En travaillant avec les peuples des Premières Nations à travers l’Australie et en les écoutant, il est apparu clairement que plus la terre ou le pays, l’eau, l’air et l’environnement sont dégradés, plus les gens sont malades. Plus l’environnement est sain, plus les gens sont en bonne santé. 

« J’avais l’impression d’assister à une nouvelle vague de colonisation » 

En 2022, alors que j’étais assise dans le bureau du ministre fédéral des Ressources du gouvernement australien, j’ai vu sur le mur une carte montrant que l’océan, dans la mer d’Arafura et la mer de Timor et le long de la côte ouest de l’Australie, avait été vendu à des entités principalement internationales en vue d’une exploitation pétrolière et gazière. C’est moi qui ai dû aller montrer à ma collectivité ce que le gouvernement avait prévu. Cela a plongé ma communauté dans un abîme de désarroi avec un sentiment familier d’oppression, de domination et de contrôle exercés par les gouvernements. Les gens se sentaient de nouveau impuissants et cela ressemblait à une nouvelle vague de colonisation. 

Depuis plus de 60 ans, le gouvernement fédéral australien effectue des forages au large dans les mers d’Arafura et de Timor à des fins d’exploration pétrolière et gazière, sans en informer les populations du littoral. Il n’a consulté que des entreprises comme celles qui travaillent dans les secteurs de la pêche, du transport maritime et du tourisme. Depuis plus de 60 ans, aucune des populations côtières des Premières Nations qui dépendent de la mer pour leur économie, leurs ressources alimentaires et leur patrimoine culturel n’a été prise en considération. 

Aux termes de la loi et de la réglementation en vigueur en Australie, les autorités étaient pourtant tenues de consulter toutes les personnes vivant sur le littoral susceptibles d’être affectées par les forages en mer. Cette obligation figurait déjà dans la loi. Mais elle n’a tout simplement pas été respectée. 

En conséquence, ma communauté et nos aîné·e·s ont dû poursuivre en justice l’autorité de régulation de notre propre gouvernement pour lui dire qu’il devait respecter sa propre législation. 

« Agissons ensemble » 

Ils se sont abstenus de consulter les populations du Timor-Leste, de l’Indonésie, de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, de la Papouasie occidentale et de l’Australie.  Comme les populations côtières de ces quatre pays n’étaient pas prises en considération, Sea of Nations est intervenue en déclarant : « Agissons ensemble. Nous devrions tous et toutes avoir le droit de dire non, et tout au moins le droit d’être consultés sur ce que les gouvernements projettent de faire en mer. » 

Rien que dans les mers d’Arafura et de Timor, dans les eaux australiennes, 758 puits ont été forés dans l’océan, sans consultation des populations côtières, et 51 concessions d’exploitation de combustibles fossiles ont été cédées. 

À cause de cela, chez nous, sur les îles Tiwi, c’est devenu l’endroit le plus fragilisé de la mer de Timor. 
 
Tout ce qui se passe là-bas, en mer, nous sommes les premiers à le ressentir. Nous sommes les premiers à en subir les conséquences. Nous sommes en première ligne. 

« C’est notre existence même qui est en jeu » 

En plus de cela, le gouvernement fédéral et celui du Territoire du Nord ont autorisé une entreprise pétrolière et gazière à poser un gazoduc à seulement cinq kilomètres au large des côtes des îles Tiwi, sans en informer le peuple tiwi. 

C’est l’existence même du peuple tiwi qui est en jeu. 

Le changement climatique provoque déjà une érosion des côtes des îles Tiwi. Ce contre quoi Sea of Nations résiste, c’est la poursuite de l’industrialisation des mers d’Arafura et de Timor par le secteur des combustibles fossiles. C’est contre cela que nous nous battons. Nous ne voulons pas d’eux ici. 

Ce que nous défendons, c’est le droit pour tous les Australiens et Australiennes de dire non. Nous nous battons aussi pour que les nations insulaires soient placées au cœur du processus décisionnel lorsqu’il s’agit des eaux où nous vivons. 

Sea of Nations a réuni les dirigeant·e·s de communautés côtières pour qu’ils s’unissent et veillent à ce que ces quatre gouvernements respectent le droit international. 

Nous faisons le travail de nos gouvernements. Ce sens des responsabilités, c’est un peu comme essayer de vivre sa vie et d’être simplement un être humain normal, mais avec la pression supplémentaire de devoir faire le travail du gouvernement. 

Mon espoir pour l’avenir, le voici : c’est que les baleines puissent nager en toute sécurité dans ces eaux avec leurs petits et qu’elles aient suffisamment à manger ; c’est que les tortues puissent pondre leurs œufs, regagner l’eau et traverser la mer jusqu’à la plage suivante sans craindre l’industrialisation ; et c’est aussi que les personnes qui vivent sur le littoral puissent préserver le caractère sauvage de ces régions. 

Mon espoir pour l’avenir, c’est que des lois transfrontalières soient adoptées par les quatre pays qui se partagent les mers d’Arafura et de Timor, que les gouvernements suspendent un moment leurs projets pour en examiner réellement les conséquences, et qu’ils proposent une autre solution, avec une transition vers les énergies renouvelables, au lieu de mettre en route des programmes liés aux énergies fossiles en mer. 

Je crois sincèrement que nous allons concrétiser notre objectif qui est d’avoir des mers en bonne santé, des communautés côtières prospères et des cultures fortes. Travailler ensemble nous a rendus beaucoup plus forts. 

Pour Antonia, protéger le Pays de la mer, c’est veiller à ce que les générations futures héritent d’un environnement propre, sain et durable, d’une culture florissante et du droit de décider de ce qui se passe chez elles, là où elles vivent. 

Découvrez d’autres témoignages de défenseur·e·s des droits humains liés à l’environnement qui agissent pour les populations et pour la planète, partout dans le monde : « Protéger notre avenir : les défenseur·e·s des droits humains liés à l’environnement contribuent à une transition juste »