TUNISIE. DES DÉFENSEUR·E·S DES DROITS HUMAINS SONT EN PROCÈS
CONTEXTE
Le 15 décembre, les défenseur·e·s des droits humains Sherifa Riahi, Yadh Bousselmi et Mohamed Joo comparaîtront devant le tribunal de première instance de Tunis pour des accusations pénales forgées de toutes pièces en lien avec leur travail pour Terre d’Asile Tunisie, la branche locale d’une ONG française qui apporte de l’aide aux personnes réfugiées et migrantes. Depuis leur arrestation en mai 2024, ils sont maintenus en détention provisoire arbitraire. Au même moment, les autorités ont également arrêté Imen Ouardani, ancienne responsable locale accusée dans le cadre du même procès en raison de sa collaboration avec cette ONG. Les défenseur·e·s des droits humains et employé·e·s de l’ONG ont été pris pour cibles dans le cadre d’une répression plus large contre des organisations de la société civile soutenant les réfugiés et les migrants, alimentée par un discours raciste et xénophobe. Les autorités tunisiennes doivent les libérer immédiatement et abandonner toutes les charges retenues contre eux, car ils sont détenus uniquement pour leur travail de défense des droits humains.
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À compter du 3 mai 2024, les autorités tunisiennes ont lancé une campagne répressive sans précédent contre des ONG travaillant avec les réfugié·e·s et les migrant·e·s, effectuant des descentes dans les locaux d’au moins trois organisations et menant des arrestations et des enquêtes visant le personnel d’au moins 15 organisations. Tout cela s’est déroulé parallèlement à une répression plus large contre les droits des réfugié·e·s et des migrant·e·s, après une année de déclarations officielles racistes et xénophobes, souvent de la part du président Kaïs Saïed, affirmant que la présence d’Africain·e·s noirs en Tunisie relevait d’un complot : « Quiconque est derrière ce phénomène se livre à la traite d’êtres humains, tout en prétendant défendre les droits humains. » Quelques jours après les premières arrestations, le 6 mai, le président a qualifié le personnel des organisations travaillant sur les questions migratoires de « traîtres » et d’« agents [étrangers] » cherchant à « installer » les migrants. Le 7 mai, un procureur de Tunis a annoncé l’ouverture d'une enquête contre plusieurs ONG pour « soutien financier aux migrants illégaux ».
Terre d’Asile Tunisie est une ONG enregistrée qui fonctionne de manière transparente, fournissant une assistance essentielle à des réfugiés et migrants vulnérables, en collaboration avec les autorités locales et nationales, notamment la municipalité de Sousse. Elle comptait parmi les premières ONG prises pour cibles. Les 4 et 5 mai 2024, la police a perquisitionné ses bureaux et convoqué ses employé·e·s. Les 7, 8 et 13 mai respectivement, la police a arrêté et incarcéré Sherifa Riahi, Yadh Bousselmi et Mohamed Joo, ancienne directrice, et actuels directeur et directeur administratif et financier de cette ONG. Le 11 mai, la police a également arrêté deux anciens responsables municipaux de la ville de Sousse, dont Imen Ouardani, ancienne adjointe au maire et militante de la société civile. Le 16 mai, un juge d’instruction de Tunis les a placés en détention provisoire dans l'attente d’une enquête pour « assistance à des migrants illégaux » (articles 38 à 43 de la loi 40 de 1975 relative aux passeports et aux documents de voyage), abus de position en tant que responsable public « pour procurer un avantage injustifié ou pour causer un préjudice à l'administration » (article 96 du Code pénal), blanchiment d'argent, fraude et attaque d’une personne ou d’un bien. Les personnes mises en examen sont le représentant légal de l’ONG, six anciens et actuels employés de Terre d'Asile et 17 anciens responsables et employés municipaux. Le juge a ordonné le gel de leurs comptes bancaires personnels et du compte de l’organisation dans l'attente des résultats de l’enquête, et une expertise financière afin d’enquêter sur les « revenus injustifiés et inconnus » ; l’expert a conclu le 8 janvier 2025 qu’il n'y avait pas d’irrégularités. Depuis mai 2024, les autorités ont rejeté au moins trois demandes de libération conditionnelle.
Le 28 janvier 2025, le juge a conclu son enquête et renvoyé l’affaire en jugement uniquement pour six personnes – Sherifa Riahi, Yadh Bousselmi, Mohamed Joo, un quatrième employé de Terre d'Asile, Imen Ouardani et un autre ancien responsable local, après avoir abandonné plusieurs charges pénales, notamment celles de blanchiment d’argent et d’abus de position d’agent public. Après le recours formé par le ministère public, le 26 février 2025, une chambre des mises en accusation a décidé de poursuivre les six employés de Terre d’Asile et 17 responsables et employés de la municipalité pour avoir « formé une alliance » dans un but d’« hébergement de personnes entrant sur le territoire tunisien ou le quittant clandestinement » (articles 39 et 41 de la loi 40 de 1975), d’avoir « sciemment, aid[é] directement ou indirectement ou tent[é] de faciliter l’entrée, la sortie, la circulation ou le séjour irrégulier d’un étranger en Tunisie » (article 25 de la loi 68-7 de 1968 relative à la condition des étrangers), et d'avoir abusé de la position d’agent public. Le 8 octobre 2025, la Cour de cassation a rejeté le recours contre l’acte d’accusation, maintenant toutes les accusations contre les prévenus. Ces accusations s’appuient uniquement sur le travail de Terre d'Asile et son partenariat avec la municipalité de Sousse dans le but de soutenir réfugié·e·s et migrant·e·s. Les autorités ont affirmé que des irrégularités de procédure administrative dans la signature du partenariat, accusations sans fondement, ont permis de déterminer qu’un bâtiment public avait été exploité de manière illégale pour la mise en œuvre d’un « plan [étranger] visant à permettre aux migrants irréguliers de se déplacer, de résider et de s’installer en Tunisie ». La chambre a également décidé de poursuivre, de manière injustifiée, Mohamed Joo pour « [fabrication], sous le nom d’un fonctionnaire, un certificat de bonne conduite [...] ou toute autre pièce de nature à [...] à procurer un emploi, des crédits ou aides » (article 199 du Code pénal). Les accusés ont formé un recours contre ces accusations.
La détention de Sherifa Riahi et le fait que les autorités empêchent les visites de ses enfants soulèvent d'autres préoccupations concernant les discriminations fondées sur le genre et le statut parental, ainsi que le respect de l'intérêt supérieur des enfants. Elle est autorisée à recevoir des visites hebdomadaires, qui se déroulent de part et d’autre d’une paroi en verre et à l’aide d’un interphone, ce qui ne lui permet pas de tenir son bébé ni son fils de quatre ans dans ses bras. Pendant sa première année de détention, les autorités pénitentiaires ne lui ont accordé que trois visites ouvertes dans une pièce permettant un contact physique direct, avec des délais pouvant aller jusqu'à trois mois pour obtenir une autorisation. Depuis mai 2025, elles se montrent plus réactives, lui autorisant une visite toutes les deux semaines. En vertu des Règles de Bangkok pour le traitement des femmes détenues, les visites avec des enfants en prison doivent permettre un contact direct et les femmes détenues doivent bénéficier d’un maximum de possibilités et de facilités pour rencontrer leurs enfants.
Crédit photo : Chedly Ben Ibrahim / Demotix
LETTRE À ENVOYER
Monsieur le Président,
Je vous écris pour vous faire part de ma vive inquiétude concernant les poursuites iniques et la détention arbitraire de défenseur·e·s des droits humains et membres du personnel de Terre d'Asile Tunisie, la branche tunisienne de l'ONG française France Terre d'Asile ; il s’agit de Sherifa Riahi, Yadh Bousselmi et Mohamed Joo, ainsi que d'Imen Ouardani, ancienne adjointe au maire de la ville de Sousse, dans l'est du pays, dont le procès va s’ouvrir le 15 décembre 2025. Ils sont maintenus en détention provisoire arbitraire depuis mai 2024, pour des accusations qui ne sont pas reconnues comme infractions par le droit international car elles sont liées à leur travail légitime consistant à aider les personnes réfugiées et migrantes. La Tunisie est partie à la Convention des Nations unies contre la criminalité transnationale organisée et à ses protocoles, qui fixent des normes précises pour la définition du trafic et de la traite d’êtres humains, tout en protégeant la défense des droits humains et le travail humanitaire.
Les autorités ont intenté des poursuites à l’encontre de Sherifa Riahi, Yadh Bousselmi et Mohamed Joo, ainsi que trois autres membres de Terre d’Asile en raison de leur travail. Elles poursuivent également Imen Ouardani, ainsi que 16 anciens responsables et employés municipaux pour leur collaboration avec cette ONG, en particulier l’ouverture d’une structure de Terre d’Asile dans un bâtiment municipal. Lors de la clôture de l’enquête, le juge d’instruction a invoqué pour étayer l'accusation un soi-disant « projet de la société civile, soutenu par l’Europe, dans le but de promouvoir l’intégration sociale et économique de migrants en situation irrégulière en Tunisie et leur installation permanente ». Leur détention et les poursuites intentées à leur encontre violent leurs droits à la liberté d’association et d’expression, criminalisent la collaboration légitime entre la société civile et les autorités locales, et bafouent les obligations internationales de la Tunisie à l’égard des réfugié·e·s et des migrant·e·s, en entravant le travail de protection et d’assistance.
L’administration de la prison empêche Sherifa Riahi de voir ses enfants, notamment son bébé et son fils de quatre ans. Le 27 juin, le tribunal de Manouba a ordonné à l’administration pénitentiaire d’autoriser des visites hebdomadaires. Cependant, elle refuse de reconnaître la décision du tribunal et n’autorise des visites que toutes les deux semaines.
Je vous demande instamment de libérer sans plus attendre Sherifa Riahi, Yadh Bousselmi, Mohamed Joo et Imen Ouardani, et d’abandonner toutes les charges retenues contre eux. Dans l’attente, l’administration pénitentiaire doit respecter la décision du tribunal, et autoriser plus de visites pour les enfants de Sherifa Riahi et respecter leur intérêt supérieur. Je demande également à votre gouvernement de cesser de s’en prendre aux défenseur·e·s des droits humains uniquement parce qu’ils font leur travail.
Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’expression de ma très haute considération.
APPELS À
Kaïs Saïed, Président de la République
Route de la Goulette
Site archéologique de Carthage, Tunisie
Courriel : contact@carthage.tn
Twitter : @TnPresidency