COLOMBIE. IL FAUT PROTÉGER LES TERRES D’UNE COMMUNAUTÉ AUTOCHTONE
CONTEXTE
Le 14 mars, des individus ont saccagé un panneau d’affichage installé par la communauté autochtone de l’ASEINPOME à l’intérieur de sa réserve reconnue, officiellement établie par l’Agence territoriale nationale en vertu de l’Accord n° 219 de 2023 et proclamée publiquement par le président Gustavo Petro le 6 octobre 2023. Plus tard ce jour-là, des hommes armés de longs fusils sont allés intimider l’un des campements de la communauté. Le panneau d’affichage marquait l’existence de la réserve. Sa destruction, ainsi que les actes d’intimidation, sont une menace pour la vie et les droits territoriaux de la communauté autochtone, contestés depuis longtemps par des personnes qui revendiquent la propriété des terres faisant l’objet d’un litige à Puerto Gaitán, dans le département du Meta. Nous demandons à l’Agence territoriale nationale de se rendre sur place et de garantir les droits à la terre et au territoire de la communauté de l’ASEINPOME .
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Les plaines de l’Orénoque incluent de vastes territoires dotés d’abondantes ressources en eau, d’un énorme potentiel en termes d’agriculture et d’élevage, et d’importantes réserves de pétrole. Ces terres, traditionnellement habitées par des peuples autochtones, sont soumises depuis des décennies à une occupation violente de la part d’acteurs cherchant à s’emparer de ces territoires, à officialiser cette appropriation par des moyens frauduleux, et à les vendre à des acheteurs désireux de développer des projets agro-industriels ou pétroliers.
Parallèlement, des communautés autochtones et paysannes, souvent établies par des personnes déplacées de force d’autres régions de Colombie, ont créé des localités et conservé des pratiques paysannes qui se heurtent fréquemment aux intérêts de ceux qui ont saisi ces terres ou les ont achetées en clamant leur bonne foi et leur volonté de les développer sur le plan économique. C’est à l’État que revient depuis longtemps la responsabilité de préciser à qui appartiennent les terres, en prenant en compte les droits des victimes de dépossession et de déplacement forcé. Malgré l’existence d’un Système de restitution des terres et d’initiatives visant à faire progresser une réforme rurale, de nombreux conflits subsistent et des communautés paysannes et autochtones sont la cible de menaces et d’agressions pour avoir défendu leurs droits à la terre et au territoire.
La localité autochtone d’El Porvenir, dans le département du Meta (Asentamiento Indígena del Porvenir Meta) ou communauté autochtone de l’ASEINPOME, abrite 54 familles Sikuani et Kubeo, comprenant environ 230 membres. Leurs ancêtres Sikuani ont été déplacés de force de ce territoire au milieu du XXe siècle par des colons qui se sont emparés de leurs terres en usant de menaces et de violences, allant jusqu’à les « chasser ». Ils ont fui vers le sud dans la forêt amazonienne, où ils ont rencontré des familles Kubeo, elles aussi victimes de violences, notamment d’esclavage. Ensemble, ils ont formé une communauté et parcouru pendant des dizaines d’années le sud et l'est de la Colombie, subissant de nouvelles violences et des déplacements forcés, jusqu'à s'installer définitivement sur leurs terres ancestrales à El Porvenir en 2015.
Leur retour a pu se faire une fois que l'État a annulé les titres de propriété frauduleux détenus depuis des décennies par des propriétaires fonciers liés à des groupes paramilitaires, dans le cadre d'une pratique plus vaste d'accaparement violent qui a eu lieu pendant le conflit armé colombien au XXe siècle et au début du XXIe. Cependant, la propriété des terres à El Porvenir fait toujours l'objet d'un litige entre les communautés autochtones et paysannes, et des individus affirmant les avoir achetées en toute bonne foi ou parce qu’elles s'inscrivent dans le cycle historique d’accaparement foncier. Amnesty International a exposé cette situation dans son rapport de 2014 intitulé A land title is not enough: Ensuring sustainable land restitution in Colombia. Malgré des décisions judiciaires rendues par de hautes instances dans le but de régler ce litige, des tensions perdurent. En 2016, la Cour Constitutionnelle a ordonné à l’Agence territoriale nationale par la décision SU-426 d’attribuer le territoire d’El Porvenir à ses « habitants historiques » ; presque 10 ans plus tard, cette décision n’est toujours pas appliquée.
Les litiges fonciers se traduisent régulièrement par des violences. La communauté de l’ASEINPOME est la cible de menaces et d’attaques, notamment d’invasions de ses terres et d’incendies d’habitations, comme l’a dénoncé Amnesty International dans une Action Urgente en mai 2020, et dans l’ensemble, elle ne parvient pas à vivre en paix, ce que relatent des rapports de 2020 et 2023 sur les violences commises à l'encontre de ceux qui défendent les droits fonciers, territoriaux et environnementaux en Colombie. Les villages paysans alentour, dont El Porvenir et Matarratón, sont eux aussi en butte à des violences, ce qu’a dénoncé Amnesty International dans des Actions urgentes en 2015 et 2019. Luz Marina Arteaga, responsable historique et porte-parole pour le processus de restitution des terres à Matarratón et El Porvenir, a été visée par de nombreuses menaces en raison de son travail et soumise à une disparition forcée en janvier 2022. Son corps a plus tard été retrouvé au bord de la rivière Meta à Orocué, dans le département du Casanare. Plus récemment, Amnesty International a publié une Action urgente en décembre 2025 demandant au bureau du procureur général de Colombie d’enquêter sur les graves menaces pesant sur les dirigeant·e·s de la communauté.
En 2023, le gouvernement national a officiellement reconnu l’ASEINPOME comme une réserve autochtone par le biais de l’Accord n° 219 de 2023, un jalon qui aurait dû permettre de résoudre les conflits fonciers et de mettre un terme aux incidents violents. La décision fut remise en personne par le président de la République au gouverneur d’Aseinpome lors d’une cérémonie près d’El Porvenir. Cependant, la communauté n’a toujours pas accès physiquement aux deux tiers des terres dont elle détient collectivement les titres de propriété et l’État ne lui a toujours pas garanti le contrôle effectif de son territoire. Certaines zones demeurent occupées par d’autres demandeurs, avivant les tensions et le risque de nouvelles violences.
Les 2 et 3 mars, la communauté de l’ASEINPOME a installé des panneaux d’affichage signalant l’existence de la réserve autochtone et la décision de l’Agence territoriale nationale qui l'officialise. Le 14 mars, l’un de ces panneaux a été saccagé ; plus tard dans la nuit, des hommes armés de longs fusils se sont postés près d’un des campements de la communauté et ne sont partis qu’à l’arrivée de la garde indigène. La Corporación Claretiana Norman Pérez Bello, organisation de défense des droits humains qui soutient depuis longtemps les revendications territoriales de l’ASEINPOME et d’autres communautés indigènes et paysannes dans la région, a dénoncé publiquement ces faits.
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Crédit photo : Amnistie Internationale
LETTRE À ENVOYER
Monsieur le Directeur,
Je souhaite vous faire part de ma vive inquiétude au sujet des droits territoriaux et de la sécurité de la communauté autochtone de l’ASEINPOME, à El Porvenir, dans la municipalité de Puerto Gaitán, dans le département du Meta. Cette communauté, composée de membres des peuples Sikuani et Kubeo, est depuis fort longtemps victime de violence, de spoliation de terres et de déplacement forcé.
Dans un geste de réparation historique, le 1er août 2023, l’Agence territoriale nationale, actuellement placée sous votre direction, a publié l’Accord n° 219 de 2023, reconnaissant officiellement la réserve autochtone de l’ASEINPOME et délimitant clairement les frontières du territoire acté au titre de terres collectives. Le président Gustavo Petro a remis publiquement cette décision au gouverneur de l’ASEINPOME le 6 octobre 2023.
En exerçant ses droits territoriaux, la communauté de l’ASEINPOME cherche à identifier et délimiter ses terres, constatant que certaines zones de la réserve demeurent occupées par des individus qui en revendiquent la propriété. Cette situation a dégénéré le 14 mars 2026, lorsqu’un panneau d’affichage installé par la communauté à l’intérieur de son territoire reconnu, afin de signaler l’existence de la réserve, a été violemment enlevé, portant directement atteinte aux droits de l’ASEINPOME tels qu’établis par la décision de l’Agence territoriale nationale.
Aussi je vous prie, en tant que directeur de l’Agence territoriale nationale, de vous rendre dans la réserve autochtone de l’ASEINPOME et de prendre des mesures concrètes afin de garantir dans la pratique les droits territoriaux et culturels de la communauté, tels que reconnus en vertu de l’Accord n° 219 de 2023.
Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l’expression de ma haute considération.
APPELS À
Directeur de l’Agence territoriale nationale
Juan Felipe Harman Ortiz
Calle 43 No. 57-41, Bogotá DC, Colombie
Courriel : atencionalciudadano@ant.gov.co
X : @AgenciaTierras ; @harmanfelipe