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international
Russie

La Russie doit abandonner les poursuites engagées contre les organisateurs d'une exposition

Communiqué de presse conjoint d’Amnistie internationale et d’ARTICLE 19

Amnistie internationale et ARTICLE 19 exhortent les autorités russes à abandonner les poursuites engagées contre les organisateurs d’une exposition intitulée Art interdit 2006, qui présentait des œuvres d’art de l’époque soviétique et post-soviétique, dont certaines étaient empreintes de symbolisme religieux.

Andreï Erofeïev, commissaire de l’exposition, et Youri Samodourov, alors directeur du musée et centre public Andreï Sakharov, ont été accusés d’« incitation à la haine ou à l'hostilité » et de « dénigrement de la dignité humaine » en relation avec cette exposition organisée au musée Sakharov à Moscou en 2007.

Le jugement doit être rendu le 12 juillet et les deux accusés sont passibles de trois ans de prison.

« Tout jugement déclarant Youri Samodourov et Andreï Erofeïev coupables porterait un nouveau coup à la liberté d’expression en Russie. Cela enverrait aux artistes un signal fort, selon lequel ils pourraient se voir harceler par les autorités pour des motifs arbitraires, simplement pour avoir exercé ce droit fondamental », a déclaré Nicola Duckworth, directrice du programme Europe et Asie centrale.

Art Interdit 2006 rassemblait un certain nombre d'œuvres d’art frappées par la censure, dont la présentation au public avait été refusée dans d’autres expositions.

Il s’agissait notamment de travaux d’artistes contemporains russes parmi les plus connus, tels qu’Ilya Kabakov, Alexandre Kossolapov, le groupe Blue Noses (Les Nez bleus), Alexandre Savko et Mikhaïl Roginski. L’exposition incluait des œuvres faisant figurer Mickey Mouse à la place de Jésus Christ dans des tableaux représentant des scènes de la Bible.

Le parquet affirme que Youri Samodourov et Andreï Erofeïev, à l’époque responsable de la section d’art contemporain de la galerie publique Tretiakov, avaient organisé l'exposition de façon à inciter à l’hostilité et à la haine, et à porter atteinte à la dignité des groupes chrétiens, et plus particulièrement des chrétiens orthodoxes.

Des personnes ayant observé le procès ont indiqué que sur les 134 témoins à charge entendus, seuls trois avaient admis avoir vu ces œuvres.

L’un d’eux avait, selon ses propres dires, seulement « jeté un œil » à l’exposition. Aucun des témoins n’a pu donner le nom d’une personne ayant été incitée à la haine ou à l’hostilité envers l’Église orthodoxe après avoir visité l’exposition.

Anna Stavitskaïa, l’avocate de la défense, a dit à Amnistie internationale et à ARTICLE 19 qu’aucune loi n’avait été enfreinte. Elle a indiqué : « Le procureur ne parvenait pas à expliquer envers qui la "haine ou l’hostilité" avait été incitée, ni qui avait vu sa dignité bafouée. Personne ne devrait passer en jugement pour avoir organisé une exposition. »

Agnès Callamard, directrice exécutive d’ARTICLE 19, a déclaré : « Lors des réunions internationales, Dimitri Medvedev, le président russe, assure que la Russie est en train de changer. Condamner Youri Samodourov et Andreï Erofeïev pour avoir exposé des œuvres d’art nous ramènerait à l'époque où les artistes étaient persécutés en Russie en raison de leurs convictions et de leurs opinions. »

« La liberté de l’art fait partie intégrante du droit à la liberté d’expression. Ce droit s’applique non seulement aux "informations" ou aux "idées" qui sont reçues favorablement ou considérées comme inoffensives, mais également à celles qui offensent, choquent ou dérangent l’État ou toute composante de la population. Telles sont les exigences de pluralisme, de tolérance et d'ouverture d’esprit sans lesquelles il ne saurait y avoir de société démocratique ».

Ni le droit russe ni le droit international relatif aux droits humains ne permettent de restreindre ou d’interdire la liberté d’expression au seul motif que certaines personnes trouvent les opinions exprimées offensantes ou déplaisantes.

Par ailleurs, il ne faut pas que les lois interdisant l'incitation à la haine soient invoquées pour restreindre la liberté d'expression dans le but de protéger ou de soutenir un groupe religieux ou un point de vue spécifiques en tant que tels. Il convient plutôt de chercher à limiter les formes d'expression susceptibles de nuire à des particuliers et qui sont incompatibles avec les valeurs sous-tendant les droits humains.

En Russie, plusieurs figures influentes du monde de la culture et d’éminents défenseurs des droits humains expriment publiquement leur soutien à Andreï Erofeïev et Youri Samodourov.

Marat Gelman, célèbre propriétaire russe d’une galerie d’art, a d’ores et déjà fait savoir que si les accusés étaient déclarés coupables, il exposerait immédiatement Art interdit 2006 dans sa galerie.

Complément d’information

Youri Samodourov et la commissaire Loudmila Vassilevskaïa avaient déjà fait l’objet d’une condamnation avec sursis pour incitation à la haine après avoir organisé en 2003 l’exposition Attention : Religion ! également au musée Sakharov à Moscou. Youri Samodourov et Loudmila Vassilevskaïa ont porté l’affaire devant la Cour européenne des droits de l'homme.

Le gouvernement russe en a été avisé en janvier 2010. Amnistie internationale et ARTICLE 19 avaient déjà considéré que cette exposition n’incitait pas à la haine et que Youri Samodourov et Loudmila Vassilevskaïa avaient été condamnés simplement pour avoir exercé leur droit à la liberté d’expression.

Le musée et centre public Andreï Sakharov a ouvert en mai 1996 pour commémorer les victimes de la répression politique en URSS, mais aussi pour assurer la promotion des droits humains et des valeurs démocratiques en Russie. 

Mis à jour le lundi, 22 octobre 2018