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Communiqué 
international
Libye

La fermeture d’une agence de presse privée confirme les craintes de limitation de la liberté de la presse

Amnistie internationale est préoccupée par la décision de fermer Libya Press, la seule agence de presse privée en Libye, qui constitue la dernière d’une série d’attaques de plus en plus fréquentes du gouvernement contre la presse privée et risque de restreindre encore le paysage médiatique libyen et la liberté d’expression.

Le 7 décembre, l’agence Libya Press, filiale d’Al Ghad Media Corporation associée à Saïf al Islam Kadhafi, fils du chef de l’État libyen, a annoncé qu’elle avait décidé de fermer son bureau de Tripoli en raison d’un « harcèlement sécuritaire » et de son incapacité à protéger ses correspondants en Libye. Elle affirme que cette décision a été prise après que des organes de sécurité ont déclaré à la direction d’Al Ghad Media Corporation que la « présence » de Libya Press à l’intérieur du territoire Libyen était « indésirable ».

Ces événements s’inscrivent dans la suite d’une vague de répression visant les médias privés ; au cours de cette période, la version papier d’Oea, un hebdomadaire appartenant également à Al Ghad Media Corporation, a été suspendue et 22 journalistes et autres professionnels des médias ont été arrêtés les 4 et 5 novembre 2010 par des membres de l’Agence de sûreté intérieure. Selon Oea, les autorités ont suspendu sa diffusion en raison d’une tribune qu’il a publiée, dans laquelle l’incompétence et la corruption du gouvernement étaient critiquées.

Les journalistes arrêtés ont été libérés sans inculpation le 8 novembre, à la suite de l’intervention du chef de l’État libyen, le colonel Mouammar Kadhafi. Cependant, d’après Libya Press, des membres des services de sécurité les ont sommés de « ne pas retourner travailler ».

Ce harcèlement de plus en plus intense des médias privés contraste fortement avec les grandes déclarations du gouvernement assurant que la liberté de la presse est respectée. Dans son rapport national présenté en août 2010 au Conseil des droits de l’homme des Nations unies en vue de l’Examen périodique universel mené sur la Libye par cet organe, le gouvernement libyen affirmait : « En Jamahiriya arabe libyenne, la presse est libre et ne fait l’objet d’aucune censure. C’est à chaque journaliste de faire preuve de conscience professionnelle. » Pourtant, à l’issue de cet examen, qui a eu lieu le 9 novembre 2010, les autorités ont rejeté publiquement les recommandations en faveur d’une modification des dispositions du Code pénal érigeant en infractions des activités qui ne constituent rien de plus que l’exercice légitime de la liberté d’expression et d’association.

La contradiction entre l’adhésion officielle de l’État libyen aux droits humains et la réalité dans la pratique se retrouve également dans une déclaration publiée le 4 décembre par la Commission nationale des droits humains sous le titre : « Amnistie internationale and Human Rights Watch ignore the level of progress in human rights in Libya » (« Amnistie internationale et Human Rights Watch ne tiennent aucun compte du niveau de progression des droits humains en Libye »). Cette déclaration, qui faisait suite à un communiqué de presse conjoint publié le 17 novembre par les deux organisations appelant le gouvernement libyen à mener les réformes nécessaires, visait à défendre le bilan de la Libye sur le plan des droits humains. En ce qui concerne la liberté d’expression, la Commission nationale des droits humains a affirmé que les Libyens avaient « le droit d’exprimer leurs opinions publiquement et par le biais de divers médias sans aucune censure ni sanction » – une affirmation qui sonne particulièrement faux quand on sait que les médias privés sont la cible d’attaques.

Amnistie internationale exhorte les autorités libyennes à remplir les obligations qui leur incombent de respecter le droit à la liberté d’expression et de prendre les mesures nécessaires pour faire de la liberté de la presse une réalité. En premier lieu, elles doivent modifier les dispositions du Code pénal et d’autres textes de loi qui rendent passibles de poursuites l’expression pacifique des opinions et l’exercice du droit à la liberté d’association, et prendre des mesures concrètes pour maîtriser les forces de sécurité et faire en sorte que tout le monde en Libye, y compris les journalistes, puisse exercer son droit à la liberté d’expression sans crainte de représailles.

Comme le montrent les arrestations et actes de harcèlement qui ont récemment visé des journalistes, l’Agence de sûreté intérieure dispose toujours de pouvoirs étendus et non contrôlés pour arrêter, détenir et interroger les personnes soupçonnées de critiquer le gouvernement, les institutions de l’État et les autorités ou de présenter une menace pour la sécurité. Il est grand temps que cet organe, en particulier, fasse l’objet d’une véritable surveillance judiciaire et que les pouvoirs que détiennent ses représentants pour exercer certaines fonctions de la police judiciaire leur soient retirés.


Complément d’information

Amnistie internationale continue d’être préoccupée par le fait que la liberté d’expression et la liberté de la presse demeurent fortement restreintes en Libye, notamment par le Code pénal. Les formes publiques d’expression, y compris au sein des assemblées populaires et dans la plupart des médias écrits et audiovisuels, restent étroitement contrôlées. L’article 1 de la Loi n° 76 de 1972 sur les publications autorise la liberté d’expression, mais seulement si elle s’inscrit « dans le cadre des principes, valeurs et objectifs de la société ». De même que la Loi n° 120 de 1972 sur la création de l’Autorité générale de la presse et la Loi n° 75 de 1973 sur la fusion de certains journaux au sein de l’Autorité générale de la presse, la loi n° 76 de 1972 impose de sévères restrictions à la liberté de la presse, empêchant dans les faits la formation de journaux indépendants.

En août 2007, le paysage médiatique s’est considérablement élargi avec la création de deux journaux privés : Oea et Cerene. Cependant, même s’ils abordent certains sujets jugés sensibles par les autorités, tels que la corruption des fonctionnaires, ils ne peuvent pas être considérés comme totalement indépendants puisqu’ils sont étroitement liés à Saïf al Islam Kadhafi. En janvier 2010, ces deux journaux ont annoncé qu’ils ne seraient plus imprimés mais paraîtraient uniquement en ligne. Selon certaines sources, l’Autorité générale de la presse aurait refusé de les imprimer parce qu’Al Ghad Media Corporation n’avait pas payé ses dettes, mais par la suite, Oea a indiqué que cette suspension résultait d’une « histoire qui s’est plus tard avérée exacte ». Le 3 novembre, la version hebdomadaire papier d’Oea, qui appartient également à Al Ghad Media Corporation, a été suspendue par le secrétaire du Comité populaire général (équivalent du Premier ministre), al Baghdadi Ali al Mahmoudi. L’agence Libya Press affirme être devenue la première agence de presse indépendante en Libye après avoir obtenu une autorisation officielle en janvier 2010.

Mis à jour le lundi, 22 octobre 2018